Modélisation Systémique* et Pratiques Narratives

Pratiques Narratives

Nicolas De Beer

 

Dans notre démarche de recherche, nous avons voulu croiser deux paradigmes, deux champs de pensée, deux approches : celle de l’identité systémique et celle de l’identité narrative (le terme ayant été proposé initialement par Paul Ricœur).

L’identité systémique serait reliée au contexte et à l’environnement dans lequel elle se produit, pays, régions, métier, domaine de compétence, fonction, etc.

Dans cet article, ce que nous appellerons la Première systémique, c’est la systémique élaborée par ses fondateurs lors des conférences Macy (organisées par la fondation Macy à l'initiative Warren Mac Culloch de 1943 à 1953 à New York) et qui dans ses applications s’est limitée aux systèmes physico-chimiques. Dans cette application la systémique, est sans âme et sans volonté propre, sans intention, mécanique. Celle-ci considérait qu'un système humain a un comportement fixé, elle était utilisée dans les premières thérapies familiales, pensait les familles comme des systèmes mécanistes car soumises à des lois immuables dont l'homéostasie (équilibre).

Nous appellerons la Systémique dynamique ou Deuxième systémique celle qui introduit dans son application deux nouvelles dimensions : la dimension temporelle et la dimension subjective. La flèche du temps. Le processus. Nous passerons donc du "statique" au "dynamique" et d'un "regard objectif" à un "regard subjonctif **". L'introduction de l'observateur subjectif dans un va et vient dedans/dehors va permettre d'observer ses propres constructions mentales, d'observer le réel (les faits et le ressenti), d'interagir, d'interroger, de mettre en question. Les acteurs font partie du système, par le partage pourront appréhender le réel d'une autre façon. Le temps, lui, va permettre de passer de la perception répétitive d'un problème à son évolution. De la proposition de "Problème en boucle et causalité linéaire" à "Problème linéaire et interaction récursive".
Nous n'irons pas plus loin dans les détails, plusieurs jours y sont consacrés dans nos formations.

Notre proposition de modélisation se déroule en suivant des étapes différentes, d’abord le dessin qui est synchronique puis le récit qui est diachronique.
Synchronique signifie l’état des relations à un instant de temps donné, à un moment précis de l’histoire. C’est souvent un propos comme « les relations entre nos services fonctionnent mal », « ce service est mal géré », etc., bref l’évaluation d’un état, qui de plus serait stable. Et de fait, qu’est-ce qui est plus stable qu’un état, signifié par le verbe "être " ?
Depuis qu’Alfred Korzybski (père de la Sémantique Générale) l’a souligné, nous savons combien le verbe être peut être et utile et piégeant suivant qu’il est utilisé à bon escient (« Je suis né dans l’Aveyron ») ou comme jugement (« Il est bête »).

La Première systémique familiale s’est appuyée sur la dimension « synchrone » c’est-à-dire qu’elle a métaphorisé une expression scientifique l’"homéostasie" et l’a transposée dans les sciences humaines. Pendant longtemps, et jusqu’à maintenant on a cru, pour les besoins de l’analyse d’un système, que le temps était de peu d’importance, soutenant l’idée de "pattern", répétitif donc, bref de système qui tourne en cercle vicieux ou vertueux. Comme si la régularité, voire l’éternité pouvaient se manifester même un temps.
Supposer un instant l’éternité, peut être utile car il permet la vision d’un "instantané", d’une photo, le dessin représentatif d’une situation à un instant T.
Comme le temps s’écoule, il est bien difficile de le dessiner.
Une personnalité aussi éminente qu’Ilya Prigogine, nous a proposé d’envisager non seulement des systèmes en équilibre et des systèmes "loin de l’équilibre" mais aussi de ré-introduire la flèche du temps dans les systèmes quand les éléments sont des personnes. Ce fut une ouverture vers la vie, vers le changement inéluctable que la vie propose, vers la complexité et par là, vers plus d’ambigüité. Francisco Varela nous a apporté des éclairages sur ce que nous appellerons la Systémique dynamique, avec les notions d’autopoièse, d’énaction, de clôture opérationnelle... Niklas Luhmann avec le couplage structurel, l'auto-observation, la contingence... Et nous n'oublierons pas la pertinence.

Introduire le processus, c’est-à-dire le temps
La synchronie est essentielle pour autant que ce soit un « arrêt sur image » utile comme instantané de la réalité. Et il y a nécessité, après cet arrêt, de ré-introduire la dimension temporelle, ou processus, de réintroduire la vie.
Dans la Première systémique on trouvera des éléments, ayant des échanges de matières d’information et d’énergie, avec une frontière poreuse et séparatrice. Son objectif, rester le même. Son homéostasie est un pattern répétitif. Le système est allonome.

Dans la Deuxième systémique, nous aurons des personnages / services (suivant l’échelle de travail), des relations, des échanges, à travers le temps, autour d’une intention spécifique au système. Plus d’homéostasie, mais de la récursivité. On passe du cercle à la spirale. C’est-à-dire que l’auto-organisation inclut dans son processus l’apprentissage, donc le pattern est apprenant. Le système est autonome, autopoiétique, autrement dit ses qualités sont l’auto-gestion et l’auto-création.

Ces deux systémiques sont toutes deux utiles. La première car elle permet de dessiner, de représenter, de faire un premier modèle. Elle propose un état des lieux qui se veut objectif. Elle ose arrêter le temps pour observer le réel.
La Deuxième systémique elle, s’appuie sur le constructivisme. Elle permet d’envisager de passer de l’objet au projet (de l’objection à la projection), d’inventer un futur. Le modélisateur n’a à sa disposition pas le moyen de dessiner des acteurs reliés entre eux à travers le temps autour d’un thème.

C’est ici que le récit peut entrer dans la partie. Jérôme Bruner nous disait qu’un récit ce sont des événements reliés en séquences, autour d’un thème, à travers le temps. Le récit est successif, il se déroule dans le temps. Le modélisateur / client peut devenir l’auteur / scripteur : quand il parle, les paroles sont successives et organisées en un tout cohérent. Il est subjectif car il parle à partir de lui. De plus, le langage créant la pensée, il peut avancer vers le futur sans le connaître tout en l’inventant. Autrement dit, le nouveau modèle proposé, ayant choisi les personnages pertinents et les relations, va pouvoir envisager un récit diachronique racontant comment tourne le système et accueillir ainsi les événements qui vont se produire.

La procédure de modélisation que nous proposons mixant l’instantané et le vivant nous permet, à partir d’une expérience décrite et dessinée, de construire une nouvelle histoire, celle d’un futur bien différent du pattern (modèle) initial.

En résumé, dans les couples, synchronique/diachronique, état/processus, pattern/récursivité, l’un et l’autre sont nécessaires. L’un a le mérite de figer le temps pour regarder et décrire ce qu’il se passe. L’autre introduit le temps ce qui permet de raconter le futur proche à partir de ce qui se présente à nous. Et passer du dessin à la parole est une façon de poser l’avenir ! Dans le dessin daté tous les éléments sont présentés en même temps. La parole, elle, est vivante et permet l’expression de mots successifs dans un ordre. Jacques Derrida avait créé le substantif "Différance" qui évoque la différence en train de se faire, le distinguant de «"Différence". On passe de l’état au mouvement.

Si nous regardons avec un œil narratif, nous pourrions dire que la synchronie, c’est la grande histoire (histoire dominante), celle que l’on se répète, que l’on répète, celle que l’on partage avec tout le monde. C’est aussi celle de la plainte, celle d’un récit court et répétitif : « Je ne m’en sortirai jamais » - « Ma vie est un échec ». Et la Première systémique est bien là pour pointer cette histoire, relever la similitude « À chaque fois que… ». Pointer la répétition de ce qu’il se passe dans un système, une famille, une équipe.

La nouvelle histoire (cette histoire encore petite et fragile) sera celle que se raconte le client après que le nouveau modèle ait commencé à prendre forme. Après avoir choisi les éléments qui lui paraissent pertinents, ceux qui seront utiles pour la nouvelle histoire, l’espace ainsi modifié pourra se diriger vers la nouvelle intention. Cette petite histoire originale, jamais contée auparavant est une ouverture vers de nouvelles possibilités, vers un monde d’initiatives et des acteurs en relation avec le projet.


NOTES
* Modélisation systémique : "C’est une représentation intentionnelle d’un système que l’on veut appréhender et/ou sur lequel on veut agir" (Michel Saucet). Médiat-Coaching forme à la modélisation systémique dans sa formation "Systémique Dynamique". Et forme également aux Pratiques Narratives.

** Subjonctif : Le subjonctif parle de faits pensés imaginés (opinions, faits irréels, incertains ou simplement envisagés).

 

3 commentaires(s)

 

1. par Lionel Perrot

Je ne comprends pas pourquoi vous appelez #première systémique# "élaborée par ses fondateurs lors des conférences Macy (organisées par la fondation Macy)" ce qui est dénommé partout ailleurs #cybernétique#, et deuxième systémique ce qui correspond plus ou moins, d'après ce que je comprends de votre définition, à la "second order cybernetics" qui introduit l'observateur dans la boucle du feedback, et qui est appelé #Systémique#.
Vous utilisez la notion de pattern à la fois comme répétition et comme apprentissage, laquelle choisissez-vous ? Cette amalgame nuit à la compréhension de votre article
Vous dites que le langage crée la pensée, le raccourci est si réductionniste qu'il dépare dans un argumentaire clairement constructiviste, même si le mot n'est pas écrit. Peut-être auriez-vous pu écrire quelque chose comme "la production du langage construit la pensée"!

2. par Par Nicolas De Beer

Eh bien, chère lectrice, le contraire d'allonome, c'est "autonome".
Voir les notes dans la formation que nous animons Michel Saucet et moi : "Systémique dynamique"
Belle journée

3. par Annie Goimbault Verrier

Merci Nicolas pour ce "met"; j'ai gouté pleinement tes écrits (une belle reformulation de vos connaissances que vous m'avez apprises et que j'ai fait miennes aujourd'hui) et me suis régalée... assise face au Pelvoux et sous le ciel bleu.
Un mot nouveau pour moi "allonome"; et une question : quel est son opposé ?
Et bravo pour cette newsletter que j'attends et apprécie, chaque mois.


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