Pratiques Narratives : Entretien avec Rob Hall* sur le thème de l'abus de pouvoir

Pratiques Narratives

Entretien avec Rob Hall proposé par Isabelle Laplante

 

Isabelle Laplante : Rob Hall, vous êtes travailleur social depuis plus de 35 ans et vous vous consacrez au travail avec les hommes qui ont perpétré des abus et des violences. Quel était le discours dominant quand vous vous êtes engagé dans cette voie ?

Rob Hall : Auparavant, l'idée qui dominait était que les mères étaient responsables des violences que les enfants subissaient. C'était l'idée prédominante. Donc si un enfant était blessé, d’une façon ou d’une autre, c’était la femme qui était tenue pour responsable. Soit elle avait elle-même perpétré l’abus parce qu’elle était trop fusionnelle, ou, si c’était son mari qui avait abusé de l’enfant, c’est parce que elle ne lui donnait pas ce dont il avait besoin d'une façon ou d'une autre. Et si ce n’était pas elle qui était responsable à ce moment-là c’était la belle mère ou la grand-mère. Mais toutes ces idées ne nous amenaient pas à grand chose.
Dans mon travail je me suis orienté vers la protection de l’enfance et la thérapie de crise. Un service a été monté avec l’aide de la police, c’était un service social. La police appréciait ce service parce qu'il y avait alors de nombreux problèmes de violence domestique.

Dans les années 1980, l'histoire qui prévalait sur la violence familiale, c’est que l’homme, après une dure journée de travail allait dans un bar. Donc, l'homme travaillant beaucoup allait boire dans un bar pour discuter et se détendre et ensuite il rentrait chez lui, un peu éméché et il se faisait engueuler par sa femme. En fait on disait que sa femme l’asticotait. Donc la police, d’une certaine manière, ressentait de la sympathie pour les hommes, et ils considéraient que les femmes étaient responsables des violences qu’elles subissaient.
La police appréciait beaucoup notre travail parce que comme ça ils étaient débarrassés du problème. Car en plus, ils risquaient d'être pris dans une prise d’otage, une attaque, on pouvait leur tirer dessus. Quand la police nous appelait, on se rendait chez les gens qui étaient en train de se disputer, et on tentait une première intervention thérapeutique.

Isabelle Laplante : Vous vous appuyez sur des concepts comme la sécurité, la responsabilité, le respect... pouvez-vous nous les définir et nous expliquer leur importance ?
Au cours des expériences de notre vie professionnelle nous avons appris que certains concepts étaient vraiment importants. Ce sont des concepts peut-être naïfs mais très utiles.
D’abord, la sécurité. C'est la chose la plus importante, la sécurité de la femme et de l’enfant, et aussi la sécurité du travailleur social. Et aussi de proposer un espace de sécurité afin que l'homme puisse parler de sa violence.

Il faut qu’il soit bien clair que la violence, c’est le problème. Nous avons appris, après des expériences douloureuses, que si on ne s’occupait pas d'abord de la violence, les difficultés continuaient. Quand j’ai commencé à pratiquer cette thérapie de crise, je travaillais avec le problème, je faisais des séances de thérapie sur le problème. J’abordais les problèmes que les gens abordaient eux-mêmes, par exemple si les gens me parlaient de l’argent, à ce moment-là je les dirigeais vers quelqu’un qui s’occupe des finances, s’ils disaient qu’ils se disputaient sur les enfants, alors je les dirigeais vers des services qui s’occupaient des enfants. Mais ce que je n’arrivais pas à comprendre à ce moment-là, c’est que la personne n’était pas dans une sécurité suffisante pour se faire une opinion. Donc le conseil conjugal, le conseil financier, le conseil sur l’éducation des enfants, cela n’aidait pas, cela ne servait à rien, tant qu’on ne s’était pas occupé de la violence.

La violence doit être abordée par la personne qui fait cette violence. C’est la personne qui est violente qui doit aborder le sujet de la violence, celle qu'il a perpétrée. Une fois qu’on a pris en compte la violence, on peut aborder les conseils financiers, le conseil conjugal, l'éducation des enfants... C’est ça qu’on appelle prendre ses responsabilités.

À cette époque-là dans l’histoire australienne on n’invitait pas vraiment les hommes à prendre leur responsabilité. Comme je le disais plus haut, la police était plutôt sympathique avec les hommes. Dans la loi il y avait les notions de provocation, de crime passionnel. Ces notions n'ont pas du tout aidé les hommes à changer d'attitude car elles sont devenues une bonne excuse pour ne pas prendre ses responsabilités, ne pas s’occuper du problème.

Isabelle Laplante : Pourriez-vous nous donner un exemple ?

Rob Hall : Un homme dont la sœur avait été tuée par son petit ami, a déclaré que la position de la défense qui mettait en avant la provocation de la femme était un déni pour l’homme normal, que nous nous diminuions par ce concept. Il disait que cela représentait une forme de masculinité dont il ne voulait pas faire partie. Avec le temps, les tribunaux ont changé de position et maintenant ils regardent la différence de pouvoir et la complexité de la violence et ils ne suivent plus la voie qui consiste à tout sexualiser, d’avoir un discours différent selon les genres. À cette époque nous avions des notions très simplistes. Notre job était d’aider les femmes à faire face aux hommes.

Isabelle Laplante : Cette conception de la violence comme réponse à la provocation est un déni de responsabilité !

Rob Hall : Tout à fait. Aujourd’hui nous avons une vision beaucoup plus complexe de l’abus et de la violence et une description beaucoup plus détaillée du concept de responsabilité. Prendre la responsabilité de la violence c’est être prêt à l’admettre, et pouvoir analyser comment on s’est laissé tenter par le discours dominant, comprendre la peine et la douleur qu’on a causées et prendre des mesures appropriées pour corriger cela.

La première fois qu’Allan Jenkins et moi avons eu ces idées, nous étions très excités et nous avons pensé au début que seuls les hommes pouvaient travailler avec les hommes. Ce que nous n’avions pas réussi à voir à cette époque-là c’est en quoi notre travail s’inscrivait dans un contexte beaucoup plus large. En Australie, quand des hommes se retrouvent entre eux, c’était en général dans un club d’hommes, Rotary, club de foot ou bar... Et les idées sur les femmes étaient plus dans la ligne du discours dominant qu’allant à son encontre.
Donc quand nous avons commencé à discuter de la responsabilité, nous nous sommes rendu compte que nous devions également prendre en considération la notion de la redevabilité. Et nous avons eu beaucoup de chance à Adelaïde lorsque nous avons commencé à travailler avec le service pour les femmes, elles ont été très patientes avec nous, et nous avons pu leur parler de notre travail et mettre en place cette redevabilité vis-à-vis des services des femmes, de telle sorte que de cette façon, nous faisions un effort conjoint pour s’occuper de ce problème de violence.

Un autre concept nous est venu d’un apprentissage personnel, c’est le respect. Pendant ma formation à l’université nous n'avions que des cours magistraux où le professeur debout, nous disait ce qu’il fallait faire. Donc, moi aussi je tenais le même langage disant aux gens ce qu’ils devaient faire. Je leur montrais en fait très peu de respect. Nous avons appris que pour être à même de réagir face aux problèmes d'abus, nous devions respecter les gens qui s’occupent justement de la violence.
Parce que nous, nous travaillions avec des hommes sur ces problèmes, si on ne leur montrait pas du respect, de l’honnêteté et de la justice qu’est-ce qu’ils apprendraient, sur quoi est-ce qu’ils travailleraient ? Donc ce voyage, cet apprentissage, n’a pas été uniquement dans un sens, nous avons a appris des hommes, et ils ont appris de nous. Nous devons beaucoup aux gens avec qui nous avons parlé.

Isabelle Laplante : Cela fait plusieurs fois que vous prononcez le mot redevabilité. Qu’est-ce que la redevabilité ?

Rob Hall : C’est quand on doit quelque chose à quelqu’un et c'est plus large que de la responsabilité, c’est être capable de réparer en respectant et en répondant au besoin de la personne blessée, pas à celui du violent qui se repent. Dans redevable il y a la notion de dette. Non seulement on est responsable mais en plus on est en dette avec la personne que l’on a violentée ; il ne suffit pas de dire à propos de la violence « OK, je m’excuse, je ne le referai plus ».

Il y a plusieurs types de redevabilité impliquées dans notre travail :
- la redevabilité du travailleur qui est face à l’ensemble du système, et aux services d’aide aux femmes
- la redevabilité du client face à l’expérience des gens qu’il a blessés
- la redevabilité du client vis-à-vis du système judiciaire. Une grande partie de mon travail, c’est de travailler avec la justice et avec mon client.

Cette notion de redevabilité est complexe car, en tant que travailleur social travaillant avec des hommes, je dois prendre en considération ce que cela signifie pour les femmes. A ce sujet, un ami et moi nous avons développé un concept qui s’appelle la « redevabilité partenariale ».

Isabelle Laplante : Voulez-vous bien nous en dire plus à ce sujet ?

Rob Hall : La notion de redevabilité partenariale prend en considération le pouvoir qui est en balance dans les relations. Par exemple, si un homme travaille avec des femmes, ou si un non-aborigène travaille avec des aborigènes, il fera en sorte que le travail soit redevable au groupe moins dominant. Donc quand je travaille avec des aborigènes je consulte la communauté aborigène et je travaille avec des travailleurs sociaux aborigènes. Ce qui est complexe c’est que nous ne pouvons pas inverser la hiérarchie, de telle sorte que ce soit les aborigènes ou les femmes qui nous disent ce que nous devons faire. Car, si nous faisions cela, ce seraient eux qui porteraient la responsabilité du travail !
Mon travail est donc, dans ce cas précis, de mettre en avant les idées et les pratiques et d’écouter les critiques que les aborigènes ou les femmes, ont à me faire et de les incorporer dans mon travail. Leur travail à eux, c’est d’être prêts de leur côté à m’écouter, à travailler avec moi et à prendre en considération les idées.

La redevabilité est un concept complexe et très important quand nos clients vont avoir comme objectif la réparation. Chaque groupe prend la responsabilité de ses idées, de son travail. Souvent en tant qu’hommes, en faisant ce travail, nous sommes très excités parce que nous croyons faire du bon boulot. Mais comme nous sommes enfermés dans le discours des hommes, nous réagissons à partir d’un concept masculin, alors que nous voulions justement remettre en cause cette réaction. Les collègues féminines le voient d'ailleurs tout de suite, et elles nous expriment leur ressenti : blessées, en colère, sur la défensive... C’est de notre responsabilité de nous asseoir et d’écouter de façon honnête leurs propos.
Quand nous travaillons avec des clients qui ont été violents, souvent ils veulent s’excuser et puis aller de l’avant. Très souvent dans leurs premiers rendez-vous, ils disent « Je suis désolé, je veux qu’elle me pardonne, est-ce que je peux aller la retrouver et m’excuser ? » Ça, ce n’est pas une excuse redevable. Peut-être a-t-elle encore peur, peut-être ne veut-elle surtout pas le revoir, ou peut-être, si c’est un enfant, n’est-il pas prêt à entendre une excuse de la part de la personne qui lui a fait du mal. Donc, dans notre accompagnement nous sommes vigilants à la redevabilité face à la personne qui a été blessée, de telle sorte qu’une excuse soit faite d’une façon qui répondra au besoin de la personne qui a été blessée. Sinon nous prenons le risque de faire perdurer l’abus parce que nous répondons aux besoins de l’abuseur et au lieu de répondre aux besoins des personnes qui ont été blessées ou abusées…

Dans le travail que nous faisons, nous savons que les hommes viennent nous consulter parce qu’on leur a dit de le faire ou parce que quelque chose les a poussés. Il est possible mais rare qu’un homme vienne parce qu’il veut remettre en cause son comportement. En général, pendant de nombreuses années il a vécu l’expérience de ne pas prendre ses responsabilités, et pendant pas mal d’années il a participé ou il a été capturé par le discours de la dominance masculine. Notre travail est d’arriver à le libérer de ces discours pour lui ouvrir de nouvelles possibilités.


Nous enseignons cette démarche dans notre formation aux Pratiques Narratives

 

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