Pratiques Narratives : La dissolution comme préalable

Pratiques Narratives

Nicolas De Beer

 

C’est une première séance. J’aimerais vous en raconter quelques moments, en respectant la chronologie.
Ce client venait parce qu’il pensait sa valeur personnelle bien faible au point de se retrouver trop souvent à son goût dans des situations où il s’inhibait. « Je suis très timide et ceci depuis mon enfance, au point de ne pas pouvoir entrer en relation avec l’autre ».
En tant que professionnel, je me pose la question, coaching ou thérapie ? Je me propose d’explorer les différents contextes et de réserver ma décision pour un peu plus tard dans la séance.

Il éprouvait un manque de confiance en lui-même généralisé au point de ne pas oser prendre l’initiative de la rencontre et de se demander alors ce que pouvaient bien penser les autres de son attitude réservée. Tout ceci se mettait alors à tourner comme un cercle vicieux. Il avait cette sensation de se bloquer d’un coup, de se trouver mal à l’aise, d’avoir peur de ne pas faire suffisamment bien. Et ceci continuait encore maintenant.

Sa première demande, insistante, était : « Il faut que je comprenne, je veux comprendre ».
A ce moment de la séance, mon objectif de professionnel n’est pas la compréhension (trop tôt), nous en sommes encore à la description. Et l’exploration des contextes en fait partie.

Je lui demande donc quels sont les contextes où ceci de manifeste plus particulièrement. Il me répond que cela se passe aussi bien dans son travail et dans sa vie personnelle.
Nous sommes encore en généralisation et je n’ai encore pas de détails.
Je lui demande alors de me raconter des situations particulières. Il m’en décrit une première tirée de sa vie personnelle avec des amis et des connaissances au cours d’une soirée. Il s’être senti d’un coup figé face à l’autre (toujours la généralisation à l’oeuvre…). Parfois, il ne sait pas pourquoi, mais il n’arrive pas à sortir un mot : « Je me sens bête, je ne sais quoi faire, ne sais pas quoi dire, j’aurais envie de partir en courant, et je quitte cette situation très inconfortable en allant dans un autre endroit de la pièce, et alors je me sens penaud. » Et à d’autres moments, le dialogue avec l’autre vient facilement car « Je fais ce qu’il faut, je sais quoi dire et la conversation s’anime entre nous ».
Je note au passage qu’il est autant capable de s’inhiber que de se désinhiber et je repère une première fêlure dans la généralisation. Et je me sens très curieux de savoir ce que recouvre le « je fais ce qu’il faut », mais je m’abstiens.

Mon intention devant une telle généralisation est de continuer à flexibiliser, donc de continuer l’exploration des contextes.
Je lui demande donc « Et dans la vie professionnelle ? »
- « Il m’arrive la même chose. Enfin ! Je sais ce que j’ai à faire, alors c’est plus facile, mais quand même. Mais j’ai toujours besoin d’être rassuré, j’ai besoin de reconnaissance ».
Tiens ! Tiens ! Voici une variation sur le thème de : je fais ce qu’il faut, donc il sait faire. Et apparaît également le thème de la reconnaissance introduit par un double « mais » qui dissimule la reconnaissance de sa compétence.

A nouveau je décide de ne pas embrayer et de continuer la contextualisation et d’obtenir du descriptif. Je lui demande d’autres exemples d’expériences qui ne se sont pas passées comme il le voulait. Il me parle alors d’un autre exemple dans sa vie privée avec un ami. « C’est terrible, je me sens alors comme un boulet ». Tiens, voici un détail !
Je le laisse déployer les exemples, me conter combien cette difficulté la dérange.
- « Je voudrais comprendre, j’ai besoin de comprendre ».
- « Et si vous comprenez, que vous arrivera-t-il ? »
- « Peut-être saurai-je quoi faire. D’ailleurs, quand cela m’arrive et que je suis fatigué, je comprends »
. Tiens, quand il est fatigué, son comportement s’explique. Serait-ce une exception ?

Allons explorer le champ des exceptions
- « Et quand cela ne se passe pas que se passe-t-il ? »
- « Oh, je passe au-dessus. D’ailleurs cela m’arrive parfois, je quitte la relation et je vais parler ailleurs avec d’autres ».

Il vient de me décrire une exception habituelle qui me montre sa capacité à agir (le contraire de l’inhibition : je quitte et je vais parler ailleurs).

A ce moment précis je fais une « ligne éditoriale », (1). Tout en reconnaissant la difficulté de la tâche, en rendant hommage à son courage et à sa ténacité, je reformule sa capacité à « passer au dessus et à faire différemment et je pousse sa réflexion vers le contraste du « boulet » :
- « Quelle est votre idée de la légèreté ? ».

Il se met alors à me raconter toutes les fois où il échange avec plaisir et facilité, se sentant comme une plume « Et je voudrais que cela soit toujours comme ça » et le voici qui me donne plein de détails. L’accompagnant dans son récit d’histoires agréables et préférées, je l’aide à les développer et à détailler.

Après avoir mis à jour et richement étoffé des exemples de « légèreté » et de comportements non-problématiques, je souhaite retourner au contexte professionnel : « Et dans le contexte professionnel ? »
- « Oh, dans le travail, c’est difficile, mais, je sais que dans notre culture il y a peu de bon managers, il y en a peu qui savent féliciter. Alors tant pis ! »
Apparemment l’art de la reconnaissance n’est pas une pratique de son hiérarchique. Je lui demande de me donner des exemples de situations difficiles dans son travail. Il cherche et revient à sa vie personnelle.

Devant sa difficulté à sérier les contextes, je décide d’accompagner son va et vient, perso-pro et de lâcher le contexte professionnel. Je dis doucement :
- « Ne parlons plus de ce contexte professionnel puisque vous vous êtes fait à l’idée et que c’est comme ça. On pourrait donc ne plus l’évoquer ? »
Jusque-là je faisais une pendulation entre les deux contextes. Ce balancement avait pour objectif d’aider à créer de la distinction, de la « différance » (2) qui est, comme nous en informe Jacques Derrida, de la différence en action.

Et je laisse arriver ce qui peut arriver. Et l’improbable se présente avec un grain d’agacement dans la voix.
- « Mais, dans mon contexte professionnel ce n’est pas un problème, je vous l’ai dit déjà ! Je n’attends pas de reconnaissance, c’est inutile » (Silence).
Je n’insiste pas et attends.
Soudain un sourire éclaire son visage et il me dit :
- « D’ailleurs maintenant, j’ai compris. En fait, je vais la chercher… et je l’ai ! Puisque je demande du retour ».
Je laisse un silence tranquilliser l’échange.

Nous arrivons en fin de séance et je lui demande alors son évaluation et il me répond :
- « Oh, j’aime bien parce qu’on a des échanges, sinon on n’a pas beaucoup avancé, tout cela je le savais déjà. J’ai envie de vous dire aussi que ce n’est pas douloureux, douloureux, mais ça m’énerve ».

De mon côté j’évalue que :
- Il a été capable d’entrer en relation ("on a des échanges")
- Il a apprécié ("j’aime bien")
- Il sait qu’il sait ("je le savais déjà")
- Confirmation que « quand on change on a changé » (3) ("on n’a pas beaucoup avancé")
- Dissipation du « mal à l’aise » ("ce n’est pas douloureux, douloureux")
- Reprise d’initiative ("ça m’énerve")

J’ai pu aussi constater que, notre thème de travail étant le manque de reconnaissance (soit l’inhibition, soit d’aller la chercher), le client s’était attribué toute la reconnaissance en fin de séance, sans avoir eu à m’en demander.

La première séance se terminait, le problème était dissous. Maintenant on pouvait envisager de commencer un travail de coaching. Je lui demandai, juste à la fin, s’il voulait revenir, et il me répondit que oui « Pendant que c’est chaud ».

J’avais eu devant moi une personne qui exprimait une difficulté, une souffrance transversale à plusieurs contextes de sa vie, j’avais utilisé l’effet de pendulation pour aider à comparer, distinguer, différencier, détailler, enrichir. Cela lui avait été utile au point de s’attribuer complètement le changement et de reprendre pleinement possession de son sens de l’initiative personnelle.
Cette fois-ci c’était pertinent, d’autres fois ce n’est pas le cas.
 

 

NOTES
(1) Ceci est une pratique narrative qui consiste à redonner au client la description qu’il vient de faire afin de fournir un socle pour étirer sa réflexion.
(2) "Différance" est un mot inventé par Jacques Derrida. C’est le fait de « différer ». C’est la différence prise sous son aspect dynamique et non statique. La différence en train de s’établir, pas encore établie.
(3) Quand un changement se produit, il est fréquent que le problème ayant perdu de son intensité, il n’apparaisse plus à la conscience du client et que celui-ci minimise le travail d’intervention. Dans ce cas précis, le thème de travail étant le manque de reconnaissance, j’ai pu constater que le client s’est attribué toute la reconnaissance en fin de séance, sans avoir eu besoin de m’en demander.

 

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