A la cour d'appel

 

N.C., Coach et juriste

 

Ce jour-là je faisais partie des trois magistrats composants la Chambre des mineurs. Elle statue sur les recours exercés contre les décisions du juge des enfants dont le champ d'intervention est l'enfance en danger.

Ce vendredi-là, nous avions en charge, entre autres dossiers, d’un appel formé par les parents de trois jeunes enfants...
qui avaient dû être placés en famille d'accueil, ceci en raison des mauvais traitements et des violences infligés par le père et de l'incapacité de la mère, noyée dans la soumission, à les protéger.

Les parents souhaitaient les récupérer à moyen terme, acceptaient le placement et le débat tournait autour du désir du père d'exercer un minimum de droit de visite, au besoin sous le contrôle d'un travailleur social, le juge des enfants ayant interdit tout contact entre lui et les mineurs de même que le juge d'instruction.
Le père devait passer en jugement au cours du mois de juin devant le tribunal correctionnel pour des faits de violence et nous n'étions saisis que de la question du droit de visite du père. La mère était autorisée par le juge à voir ses enfants, dans un point rencontre et ces derniers étaient très angoissés à l'idée de rencontrer leur père lequel employait des méthodes d'éducation toutes particulières. En effet et à titre d’exemple, lorsque sa fille aînée âgée de 13 ans revenait avec de mauvaises notes de l'école ou lui « mentait », il l’attachait au pied du lit, les pieds plus haut que la tête et la frappait à coups de ceinture.

L'audience débuta par l'audition des parents et mes collègues posèrent des questions.
Cependant au détour d'une question, le père expliqua qu'il avait pris conscience de la gravité des faits, assumait ses responsabilités et déclara qu'il se trouvait dans une grande souffrance car il ne voyait plus ses enfants qui lui manquaient.

Je n'étais pas intervenue jusqu’à présent et j'attendais une ouverture. Je souhaite préciser que je n'ai que très peu d'espace pour les "questions tâche » comme disait Michael White.

Je résumai alors : « Vous venez de dire que vous assumez vos responsabilités, que vous avez pris conscience de la violence de vos actes, que vos enfants vous manquent et que vous souhaitez les voir. Nous avons appris par ailleurs que les enfants ont très peur et sont très réticents ».

Et je demandai : « Compte tenu de tout ça, que pensez-vous pouvoir leur apporter aujourd'hui en tant que père ? »

Il répondit, très agité, hésitant, tremblant : « Je veux les aider à faire leurs devoirs et leur donner de la tendresse ».

Oups ! me dis-je.

Je lui ai demandé alors : « Quelle expérience de la tendresse avez-vous pour pouvoir parler de la tendresse ? »

Il s'agite un peu plus, et reste sans rien dire.

J'ai dû couper court, la question étant destinée à sa propre réflexion et dans cette enceinte, il est difficile d'aller plus loin.

Son avocat a compris tout de suite où il était possible d’aller. Il a repris ma question à son compte, a avancé des traditions culturelles et a expliqué que son client, d'origine moyen-oriental avait été lui-même traité avec brutalité mais qu’il commençait à percevoir que les enfants ne s'élèvent pas à coup de bâton et pouvaient … souffrir ! etc.

Même si une toute petite étoile a brillé un très court instant dans cet esprit torturé peut-être que demain, le mot « tendresse » sera relié à une expérience concrète si petite et fragile soit-elle.

J'ai apprécié d'avoir entendu le mot « tendresse » qui était si incroyable dans la bouche de cet homme et d'avoir osé poser ce genre de question qui pouvait le relier même si peu à une expérience oubliée de ce sentiment.

Si je raconte cet épisode de ma vie professionnelle, c'est que je me rends compte que les pratiques narratives sont, en plus de tout ce qu'elles représentent déjà pour moi, un espoir pour et vers l'autre, une aptitude à attendre l'ouverture, l'étincelle qui permettra, quel que soit le lieu, le métier exercé, les personnes, le débat, d'allumer des contre-feu, d'ouvrir des poches de résistance à l'abattement, de faire naître des sursauts, de mettre un tout petit peu de confiance dans une relation, de créer des complicités et d'arroser maintenant ou plus tard ou pas.
Ma responsabilité est d’essayer pas de réussir.

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