Pratiques Narratives : L'histoire d'une peinture

Ce tableau de la tribu Walpiri représente le rêve du père de Lady Napaljarri Morton (auteure de cette toile). "Hommes chassant l'emeu pour les femmes, dans le "waterhole"...

Pratiques Narratives

Nicolas De Beer

 

Avant de partir pour Adélaïde et honorer la promesse que j'avais faite à Michael White en 2007 de venir en Australie en novembre et de participer à une session intensive "spéciale" de recherche sur les pratiques narratives avec des collègues australiens, une intention m'envahit de façon insistante, je ne sais pourquoi, et peu importait. La nécessité primait sur la raison : "Ramener une peinture aborigène !".

Me voilà parti pour 29 heures de transport. Arrivé à bon port, je m'installe tranquillement et fais quelques courses habituelles les premiers jours en vue du retour.

M'étant renseigné sur le "comment trouver des peintures traditionnelles aborigènes" il me fut répondu "Souvent dans les boutiques de souvenir" sinon au musée des arts aborigènes. Je partis investiguer dans ces lieux, me laissant porter, me laissant être choisi. Rien de venant, je visitais d'autres lieux improbables, j'achetais quelques petites peintures ayant un petit intérêt, mon moi me réclamait de ne pas revenir bredouille à Paris.

Je décidais de laisser se créer le récit

J'avais l'intrigue, les personnages allaient se présenter, les interactions se tisser, le temps y veillerait. J’avais pris un certain nombre de rendez-vous avec des praticiens, thérapeutes. Vint le soir où j'avais rendez-vous avec Rob Hall, le meilleur ami de Michael White, celui avec lequel il grimpait la colline tous les week-ends, celle qui surplombe Adelaïde. D'ailleurs, une fois où il faisait un temps déplorable, froid, vent venant de l'Antarctique et pluie, Michael dit à Rob, quelle aventure exceptionnelle, ne trouves-tu pas, rares sont ces moments ! Suivi d'un bel éclat de rire. Rob essaya de faire passer son message au travers de la bourrasque "Mais Michael White, il fait un temps de m..., exécrable, il fait froid et humide, et avec le vent dans la montée... vivement ". Mais je m'égare dans une histoire secondaire.

Regardez le petit film explicatif de Steve Jampijinpa membre du peuple Warlpiri sur la signification de ces signes en cliquant sur ce lien : www.youtube.com/watch?v=iFZq7AduGrc

Mon rendez-vous

Mon rendez-vous se passa dans une pièce avec une grande table en bois, lieu qui là-bas était un lieu convivial, seul espace du centre de consultation où il était de règle qu'il n'y ait pas d'aparté, de secret. j'avais déjà vu cela au Dulwich Centre, ce lieu et cette règle. Un espace de partage, de convivialité, d'échanges informels. Nous discutions donc, autour de deux bouteilles de Shiraz avec Rob Hall, Allan Jenkins et deux counselors de ce centre d'aide pour les hommes violents, évoquions des souvenirs avec Michael White, et dérivions parfois vers Deleuze car Allan s'était fait une spécialité d'introduire sa pensée dans son travail réflexif. La distinction, les différences, quittons l'essentiel pour partir sur des chemins secondaires, du superflu, des différences accidentelles. J'avais expérimenté la veille le luxe de m'endormir à l'opéra durant Rigoletto, au lieu de profiter de l'événement de façon normale et classique : écouter, apprécier la belle musique. Le jetlag m'ayant attrapé, je m'endormis et eus un plaisir incommensurable de me réveiller en plein opéra, et j'évoquai l'immense plaisir me faire réveiller par un opéra ! Mais je m'égare dans un chemin vicinal.

A cette table, personne ne me demande "Avez-vous visité le zoo, le musée..., visité Kangaroo Island, l'Outback, Sydney, etc." Quel bonheur je ressens de me trouver avec des personnes ne posant pas de questions de ce genre suivies de "Non, vous n'avez pas visité... ? Quel dommage !". Je m'entends dire, je viens de faire la moitié du tour de la Terre, je suis pour la première fois en Australie et pour autant, je ne ferai pas d'excursion pour découvrir les pierres. Les pierres ne m'intéressent pas, ce sont le gens qui m'intéressent, ce sont les connexions que je viens trouver. Nous parlions d'histoires, de récits, c'est bien normal entre praticiens en Pratiques Narratives, même si nous n'évoquions pas nos expériences professionnelles. Et d'un coup je fis remarquer que s'il y avait le temps, il y avait aussi l'espace, le contexte, la géographie.

Mais oui, c'est maintenant clair, mon rêve se tissait devant moi, une carte, une carte d'un territoire que je ne découvrirai pas en touriste, une carte, un support, soutien de la démarche que nous mettons en place avec Isabelle Laplante en France : proposer un espace de réflexion, d'apprentissage et de pratique de l'approche narrative. Je veux une carte, la géographie me vient en pleine figure. Une carte avec des points et des lignes.

Rob interpellé me dit alors que nous nous disons au revoir "Je viens te chercher demain à 13h devant ton appartement, je vais te donner un coup de main, cela te va ?" - Surpris et amusé de mon propre discours, de mon intention qui traversé la pièce, et ravi d'avoir un ami souhaitant m'accompagner, je lui dis oui avec enthousiasme.

Le lendemain à 13h, Rob vient me chercher en voiture et nous voilà partis pour aller chercher ma carte. Il me dit "on va commencer par le plus cher ! Il y a une galerie sous le Hyatt" Après des embouteillages nous arrivons devant l' hôtel, impossible de trouver une place pour se garer. Après des tours et des contours, insistants, nous finîmes par nous arrêter devant le portier et lui demander où garer notre voiture afin de visiter la galerie. Il nous répondit "Mais c'est fermé le samedi et le dimanche Messieurs" Zut, enfin non pas vraiment, l'important me semblait être de voir de belles peintures pour moi, non une carte dont la cherté dépendait de la valeur qu'on lui donnait ni dépendant de l'emplacement commercial ou de l'évaluation de spécialistes blancs.

Rob me proposa d'aller ailleurs, nous voilà repartis. Nous arrivâmes dans le quartier chaud, vide le jour. Il se dirigea vers une très jolie librairie ! Mais que faisions nous là, je n'en sais rien, Rob entra en discussion avec le libraire. Je partis au fond de la boutique chercher un dictionnaire australien. Il était parti dans une conversation avec le libraire "Il y avait bien dans les environs une galerie de peintures aborigènes dans le coin, non ?" Oui, peut-être oui je crois, oui c'est possible, mais plus maintenant ! Où pourrait-elle être passée ? Je ne sais pas, laissez loi y réfléchir deux secondes. Il recherche quelques minutes dans son ordinateur aux pages jaunes, puis nous donne une adresse.

Nous voilà repartis au 165 ... street. Arrivés là rien, une maison particulière parmi des maisons particulières. Nous faisons deux fois demi-tour, soudain je dis à Rob, là, regarde une galerie ! Nous refaisons demi-tour, nous arrêtons, fermons les portes de la voiture. L’écriteau "closed" est affiché sur la porte. Oh non ! Décidemment. Nous nous approchons pour être sûrs d'avoir lu ce que nous avions lu. Nous tentons de forcer le sort, d'ouvrir une porte marquée fermé, c'est alors qu'une péripétie prend place - un mélanésien entrouvre une porte à l'intérieur du magasin, regarde, nous regarde, se dirige nonchalamment vers la porte et ouvre la porte verrouillée. Il nous accueille avec un grand sourire, nous entrons. Rob voit alors à l'intérieur une déité de Papouasie posée par terre et dit à cet homme, vous venez de Papouasie ? Oui. Et moi j'ai grandi à Rebaul dit Rob, moi aussi dit l'autre, les voilà partis vers une histoire qu'ils retissent ensemble. Pendant ce temps je regarde de jolies peintures aborigènes, souvent modernes, ne déclenchant que des sensations harmonieuses, mais sans rêve attaché. Je ne connais rien aux peintures aborigènes, une carte se dessine en moi, des points, des sentiers, une vue aérienne, oui c'est cela ! Oui, ces peintures sont des cartes que l'on pourrait avoir dessinées en regardant les paysages vus du ciel. Je regarde les peintures qui sont là, pas mal. Combien ? 20000 dollars, etc. Après ces échanges, il nous dit, "Allez voir ma mère, elle a une galerie d'art traditionnel" Nous repartons vers une autre galerie avec de splendides peintures avec des points, mais sans lignes, directions ?

Je cherche une carte

Ok, je sais que je veux une carte, de la géographie, des points, des lignes, une histoire traditionnelle. Je ne savais rien et cela vient vers moi. Nous voici repartis sur la route. Après quelques kilomètres, je demande à Rob, mais où allons-nous ? Voir un village allemand, me dit-il ! En haut de cette colline là-bas, se sont installés des allemands avant la deuxième guerre mondiale. Ah bon ?

Nous roulons, nous racontant des histoires en relations avec Michael, des histoires souvent très drôles. Il était fou de voitures très puissantes, il avait une Subaru XGTRJS etc. et je ne sais quoi d'autre. Se faisait arrêter pour excès de vitesse. Il pilotait de petits avions, il aimait emmener des personnes voir la Terre d'en haut, comme les peintures aborigènes proposent de voir la Terre à travers leurs peintres ! Eh oui, bien-sûr ! Les paysages, les cartes, les événements, les relations. Tout se met en place cet après-midi.

Nous roulons et arrivons dans un village très touristique, pareil à tous ces villages avec des teeshirts pendus au vent à l'entrée des boutiques, des poteries... Nous arrivons enfin devant une boutique de souvenirs aborigènes, le drapeau au vent : un cercle jaune pour le soleil, le drapeau séparé dans le sens de la largeur, la partie haute en rouge comme la terre, la partie du bas noire comme la peau de leur peuple. Nous entrons, c'est la boutique de la mère du garçon que nous avions rencontré quelques temps plus tôt. Me voilà regardant partout, cherchant ma, mes cartes. Elle me demande ce que je cherche. "Je cherche des peintures, avec des points et des lignes, des sentiers". Elle me laisse regarder, m'observe, ne dit rien, repart, revient et soudain me dit j'ai ici une peinture venant d'une vieille personne qui me l'a laissé en dépôt, "Venez voir" Elle déplie une toile, une toile magnifique, comme je me la représente, belle, avec les caractéristiques de mon rêve. Elle me regarde, je la regarde, je cherche ailleurs, ma logique veut investiguer, ne pas se tromper, être sûr, ah, quand le raisonnement me tient il ne me lâche pas si facilement. Je choisis une dizaine de peintures me disant qu'une va bien me sauter plus aux yeux. Mais c'est déjà fait, j'ai déjà été pris, mais, mais...

Je lui demande si elle vend cette carte. Elle me dit qu'une vieille dame l'a laissée en dépôt, qu'il faut qu'elle retrouve le reçu pour savoir quelque chose de son titre, du prix, qu'elle revient quand elle a trouvé, il doit être quelque part.

Nous discutons, négocions, tombons d'accord. Le temps de préparer les peintures, les certificats, nous partons boire un capuccino, Rob et moi. Echangeons sur ce qui vient de se passer. Comment est-ce possible que tu aies pu avoir cette toile, et à ce prix. Peut-être que mon intention qui est d'avoir une carte, soutien métaphorique du développement des pratiques narratives et de la continuation de la démarche éthique, philosophique et pratique de Michael White a résonné auprès de cette femme. Les aborigènes, le paysage des identités culturelles de ce pays, le lien entre les cultures, la géographie, l'histoire, tout se mettait en place.

Ces cartes m'ont trouvées, mon intention se dessine avec une carte pour me repérer dans le dédale des différentes pratiques, elles vont soutenir, éclairer notre démarche. Nous donner des points de repère. Qu'en sais-je ? C'est une histoire, et je laisse le rêve porter l'histoire qui se déroule, et je sens que ce que je laisse arriver me prédispose à un futur agréable. La vérité n'a alors pas sa place, le rêve me permet d'être auteur et lecteur.

Michael White utilisait des cartes routières, jeune, quand il faisait du vélo pour découvrir les environs. Puis il se servit de cette métaphore pour aider ses clients dans la découverte de nouveaux territoires, de nouvelles perceptions pour découvrir des histoires, espaces préférés, du contexte, des limites. Jerome Bruner parlait du paysage de la conscience et du paysage de l'action. Gaston Bachelard de "la poésie de l'espace". J'avais trouvé des cartes aborigènes pour nous aider à aller plus loin au travers de représentations inconnues, des vues aériennes bien loin du raisonnable. Vécu une histoire improbable soutenue par une intention.

Drôle d'histoire que celle que je me suis racontée, que j'ai laissée se mettre en réalité, que j'ai vécue et que je continue à construire en la racontant. Et en la relisant j'en transforme ma représentation.

 

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