Travail avec les groupes

Pratiques Narratives 

Michael White

Depuis 1995, diverses communautés se débattant avec des soucis et des situations difficiles se sont adressées à nous pour nous demander de l’aide.
Ces notes soulignent quelques unes des considérations qui ont façonné notre participation au travail qui nous a été assigné ensuite par ces communautés et explicitent la structure des réunions incluant la communauté entière qui est caractéristique de notre approche...

 

ORIENTATION : hypothèses non retenues

Réparer les choses
Nous ne faisons pas l’hypothèse que les communautés qui s’adressent à nous pour nous confier des missions manquent de connaissances pour trouver des solutions, et nous ne faisons pas non plus l’hypothèse que nous possédons les connaissances pour trouver des solutions qui soient appropriées à la culture et aux circonstances de ces communautés et pertinentes pour leurs soucis spécifiques.

Fournir des cartes
Toutes les cartes établies en matière de développement des hommes et des communautés, et de processus de « résolution de problème » et de « guérison », sont des produits sociaux, historiques et culturels. Bien que nous ne remettions pas en question la pertinence ni l’utilité de ces cartes pour certaines personnes, en certains lieux et à certains moments, aucun de nos engagements dans les missions assignées par des communautés n’est sous-tendu par de telles cartes.

Penser en système
Nous ne faisons pas l’hypothèse que les communautés fonctionnent comme un « système ». Nous ne faisons pas non plus l’hypothèse de la pertinence d’une quelconque théorie de la communauté en ce qui concerne notre participation à des missions assignées par des communautés : théories générales de la communauté, théories spécifiques de la formation de problèmes dans les communautés ou théories sur le fonctionnement de communautés particulières.

Communautés idéales
Notre participation à des missions assignées par des communautés n’est pas façonnée par des idées normatives concernant le « bon fonctionnement », ni même « suffisamment bon », des communautés. Nous croyons qu’il est risqué que les communautés aspirent à de telles idées ou cherchent à les reproduire.
Nous ne nous engageons pas dans l’idée qu’il existe des qualités spéciales possédées par les communautés qui seraient fidèles à la « nature » même des communautés, ni dans l’idée qu’il y a un mérite intrinsèque à rassembler les gens en communauté, ni dans la notion qu’il y a un avantage pour les groupes de gens partageant des intérêts à se rassembler autour de soucis partagés.

Tradition d’organisation
Notre travail avec les communautés n’est pas sous-tendu par des traditions établies d’organisation et de plaidoyer pour les communautés. Bien que nous valorisions grandement ces traditions et ne considérions pas notre contribution comme un substitut à ces traditions, notre travail avec les communautés relève d’une tradition différente, et nous engage dans des pratiques différentes avec ces communautés.

ORIENTATIONS : hypothèses retenues

Connaissances et compétences
Toutes les communautés ont une réserve de connaissances et de compétences en ce qui concerne la vie, pertinentes pour aborder les soucis et les situations difficiles qu’elles rencontrent. Ces connaissances incluent des cartes qui guident les gens dans leur voyage à travers la vie, qui contribuent à marquer les transitions dans ce voyage, et qui dirigent les efforts, au nom des membres de la communauté, pour aborder l’inattendu et résoudre les situations difficiles. Cela comprend des connaissances de processus de « guérison » en réponse aux traumas et aux pertes.

Reconnaissance et description riches
Pour diverses raisons, la pertinence de ces connaissances et de ces compétences face aux circonstances de la communauté est souvent peu appréciée. Lorsque c’est le cas, ces connaissances et compétences sont soit peu connues, soit relativement invisibles aux membres de la communauté. Il est possible d’organiser des conditions dans lesquelles ces connaissances et compétences dévalorisées seront identifiées, rendues plus visibles, décrites richement et honorées. Dans ces conditions, la sophistication de ces connaissances et compétences se fait connaître et leur pertinence face aux circonstances présentes se fait apprécier. Ceci ouvre un champ culturellement sensible et des possibilités d’action appropriées.

RASSEMBLEMENTS

Réunions de la communauté entière : Les réunions de la communauté entière, que nous nommons généralement « rassemblements », fournissent des conditions fertiles pour identifier, décrire richement et honorer ces connaissances et compétences, et pour continuer à les négocier et les re-négocier. Dans notre participation à ces rassemblements, nous transposons dans le contexte de réunions de la communauté entière, la structure et les pratiques de la thérapie narrative que nous avons trouvés pertinents en travaillant avec les individus, les couples, les familles et les groupes.

Transparence : La transparence concernant les pratiques et les structures narratives que nous pourrions apporter aux rassemblements des communautés est prioritaire. Ce sont des pratiques et des structures qui ont le potentiel de contribuer à former des événements qui permettront d’identifier, de décrire richement et d’honorer ces connaissances et compétences en rapport avec leurs efforts pour aborder leurs soucis et situations difficiles.

La transparence de pratique
a) fournit aux communautés un état de ce qu’il nous est possible d’apporter à ces rassemblements qui pourrait les aider dans leurs efforts pour aborder leurs soucis et leurs situations difficiles. Cela fournit aussi une compréhension des limites de notre contribution potentielle et de notre participation en général.

b) met l’emphase sur les pratiques narratives, et non sur des schémas ou des modèles de vie en communauté. Cela clarifie le fait que nous n’abordons pas ces missions avec un programme pour changer ou transformer quoi que ce soit, avec des buts pré-établis basés sur des idéaux de vie en communauté qui ne se remettent pas en question, ou avec des cartes toutes prêtes de processus de développement ou de guérison empruntés ailleurs.

c) reconnaît clairement le fait que nous importons dans ces communautés des pratiques et des structures qui ne leur appartiennent pas. Cela aide à saper la possibilité que ces pratiques et structures leur soient imposées –cela aide à souligner notre attente que, au fur et à mesure que les connaissances et compétences pertinentes de la communautés se font plus richement connaître, les pratiques et structures que nous apportons dans ces missions cèderont la place à d’autres structures et pratiques plus en résonance avec la culture et les traditions de la communauté.

Consultations de communautés
Ces consultations ont lieu en amont de la proposition de rassemblement et, entre autres, identifient les thèmes qui reflètent les buts, valeurs, croyances, espoirs, rêves, visions et engagements que partagent les gens de ces communautés.
En se tenant dans les territoires de vie que constituent ces thèmes, il devient possible aux membres de la communauté d’aborder de nombreuses expériences de leur vie qui autrement ne pourraient être abordées sans courir un risque significatif de reproduire douleur, trauma, détresse et désespoir.

Double écoute
En produisant quelque chose à partir de ce que quelqu’un a traversé, en donnant du sens à l’expérience de vie de quelqu’un, il faut établir des distinctions entre certaines expériences et d’autres qui peuvent être décrites ou caractérisées. C’est en contrastant certaines expériences avec d’autres, au moyen de la description, qu’on offre aux gens des conditions qui leur permettent d’attribuer du sens aux événements et aux circonstances de leur vie. Ainsi, il y a une dualité dans toutes les descriptions de l’expérience –toutes les descriptions de cette sorte sont relationnelles.
Par une écoute attentive des membres de la communauté exprimant leurs peines, leurs traumas, leur détresse et leur désespoir, les membres de notre équipe trouvent l’occasion d’engager avec eux des conversations permettant d’identifier le non-dit implicite ; c’est-à-dire des conversations qui identifient les autres descriptions ou caractérisations de vie « absentes mais implicites » et contribuent à fournir des conditions rendant possible pour les gens l’expression particulière de leurs expériences. Les descriptions de l’absent mais implicite identifiées dans ces conversations seront des caractérisations de ce à quoi les membres de la communauté accordent de la valeur.
Pour ce qui est des missions assignées par la communauté, ces conversations guidées par le principe de la « double écoute » ont peu de risques de contribuer à re-traumatiser les membres de la communauté. De telles conversations vont plutôt renforcer le partage des buts, valeurs, croyances, espoirs, rêves, visions et engagements des gens de la communauté.
Les conversations guidées par ce principe diminuent les circonstances dans lesquelles les membres de l’équipe pourraient se retrouver submergés, ou celles dans lesquelles les membres de l’équipe pourraient se trouver à l’initiative d’actions hors du contexte du partenariat qu’ils ont avec les autres membres de l’équipe et en désaccord avec les termes du contrat que l’équipe a avec la communauté. Ces conversations soutiennent les buts des membres de l’équipe et renforcent les termes des contrats.

LE PROGRAMME

L’information recueillie en consultation sert à établir un projet de programme pour un rassemblement résidentiel de quelques jours (généralement d’une durée de deux à cinq jours). Le projet de ce programme est retourné à la communauté pour discussion. Le feed back de cette discussion, incluant tous les amendements et les corrections, est ensuite pris en compte pour la préparation du projet final de programme, qui est adressé à tous les membres de la communauté avant le rassemblement.
Le programme est généralement construit autour des thèmes identifiés dans les consultations. La description de ces thèmes s’accompagne de mini-narrations, également tirées des consultations, qui reflètent ces thèmes.

La cérémonie définitionnelle – étape un
Tous les matins et tous les après-midis, au commencement de chaque séance, la communauté se rencontre en grand cercle. Les membres désignés de la communauté présentent alors les thèmes choisis, et racontent quelques récits personnels, ou appartenant à la communauté, qui reflètent ces thèmes. A ce moment-là, les membres de l’équipe sont assis dans le grand cercle.

La cérémonie définitionnelle – étape deux
En introduisant la deuxième étape de la cérémonie, les membres de la communauté qui ont parlé du thème invitent les membres du grand cercle à passer en petits groupes afin d’avoir des conversations qui permettront aux histoires des autres membres de la communauté de se relier à ces thèmes.
Un ou deux membres de l’équipe, idéalement en partenariat avec un membre de la communauté, rejoignent chacun des sous-groupes en tant que témoins extérieurs du groupe. La participation des membres de l’équipe est négociée au démarrage de la conversation du sous-groupe. Ces négociations définissent quels aspects de la conversation peuvent être consignés par les membres de l’équipe et, parmi ceux-là, lesquels peuvent être rapportés en grand groupe sous forme de re-narration. La nature et le niveau de participation active des membres de l’équipe à la future conversation sont également définis.

La cérémonie définitionnelle – étape trois
Le grand cercle est reformé et les membres de l’équipe forment un groupe de témoins extérieurs. A ce moment-là, les membres de l’équipe s’assoient ensemble, soit au centre, soit sur un arc de ce cercle, souvent rejoints par les membres de la communautés avec qui ils étaient partenaires. Les membre de l’équipe engagent des re-narrations de ce qu’ils ont entendu et expérimenté dans les conversations en sous-groupe. Ces re-narrations contribuent de manière très significative à décrire richement certains aspects spécifiques des histoires des membres de la communauté, à relier la vie des membres de la communauté aux thèmes partagés et à identifier les connaissances et compétences de vie exprimées dans ces histoires.

La cérémonie définitionnelle – étape quatre
Au bout d’un moment, en général une trentaine de minutes, les membres de l’équipe retournent dans le grand cercle. A ce moment-là les membres de la communauté renvoient ce qu’ils ont entendu dans ces re-narrations, ce qu’ils ont expérimenté et les images de vie et d’identité qu’elles leur ont évoqué. Invariablement, ces re-narrations des re-narrations des témoins extérieurs sont caractérisées par des prises de conscience imortantes de la part des membres de la communauté. Ces prises de conscience concernent l’identité personnelle, communautaire et culturelle, les buts et valeurs partagés et les connaissances et compétences de vie qui appartiennent à l’histoire de leur communauté et à leur histoire personnelle.
A mesure que la conversation du grand cercle évolue, nombre de ces connaissances et compétences se retrouvent encore plus richement décrites. En réponse, les membres de la communauté commencent à se demander comment elles pourraient être plus pleinement utilisées pour aborder les soucis et les situations difficiles qu’ils partagent. A mesure de l’évolution du rassemblement au cours de la cérémonie définitionnelle, les membres de la communauté se mettent à transformer ces conjectures en propositions spécifiques d’action pour la communauté.
 

NOTE
Pour une illustration écrite de ces missions assignées par des communautés, voir les numéros spéciaux suivants du Dulwich Centre Journal (précédemment connu sous le nom de Dulwich Centre Newsletter): "Reclaiming our stories, reclaiming our lives" (1995 No.1); "Speaking out and being heard" (1995 No.4), and "Living positive lives" (2000 No.4).

 

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