• Paul Valéry, forme et problémation® - III

 

"Modèle ou forme ?"

Echange entre Michel Saucet et Nicolas De Beer
 

Nicolas DE BEER
Paul Valéry tiendrait peut-être ce propos devant un problème.
« Le déterminisme nous jure que si l’on savait tout, l’on saurait aussi déduire et prédire la conduite de chacun en toute circonstance, ce qui est assez évident. Le malheur veut que "tout savoir" n’ait aucun sens. »

Quand nous sommes confrontés à une difficulté professionnelle qui nous paraît ingérable voire intenable, bien souvent nous allons quérir un modèle pour qu’il nous sauve du péril ; une recette qui a marché auparavant dans une autre situation et d’autres conditions. Le hasard peut faire que ça marche, à moins que ce ne soit un cautère sur une jambe de bois ; c’est le lot des outils nombreux proposés sur le marché, sensés nous actualiser. Comme s’il était possible de résoudre des difficultés de façon technique en dépit du facteur humain.
Au lieu de se sauver, d’exister par la solution trouvée en amont de la réflexion, nous proposons de tempérer nos ardeurs et de chercher la forme. La forme qui est produite par les humains en interaction dans le contexte donné. Cette forme est si particulière quand des personnes ou des services sont en interaction, qu’ils la co-produisent non consciemment.
Et, comme le dit le géomètre Abel, si cette forme est introuvable, alors le problème n’existe pas ! « c’est cette forme qui fait que les problèmes sont de véritables problèmes, des problèmes qui n’exigent pas un éternel retour sur leurs données. »

Encore une fois nous proposons de spécifier le contexte, le paysage, identifier le contour, qualifier les  faits, les interactions et nommer cette forme, la distinguant ainsi d’une autre, lui reconnaissant son originalité plutôt que de lui chercher un air de famille afin de le classer, et conséquemment de trouver une solution déjà connectée à un problème classé. Car ce mouvement met souvent le passé au présent qui est de ce fait nié.
Parce que, décider d’une solution, ou de l’application d’un modèle pré-existant à un problème mal posé, voire pas posé du tout, cela peut vouloir dire qu’on donne à la solution trouvée une importance tout autre que celle d’acquérir une connaissance que l’on a pas encore du problème. En d’autres termes, on veut que quelque chose soit plutôt qu’une autre. « Et dans ce cas-ci on ne cherche rien qu’on n’eut déjà trouvé » !

L’à-venir, ou l’ad-venir c’est accueillir une nouveauté, une étrangeté, le présent qui fera un à-venir autre qu’un "passé en réserve", qu’un futur déjà écrit... Au lieu d’inviter un passé dans le présent, ce serait de prendre en compte un présent non encore présenté et le prendre en compte.
La dissolution d’un problème, si elle est due au fait de poser le problème comme forme, induit le fait qu’on accepte de ne pas connaître l’avenir sans celui-ci. Et ceci fait bien plus peur que de décider d’une solution comme futur immédiat sur un problème qui n’est pas nommé, posé, exploré.
S’ouvrir à l’ad-venir, c’est risquer de poser un problème, l’esprit suspendu, en arrêt, dans l’Épochè*, rester là, en arrêt, à observer, poser des questions sur le récit, sur le paysage jusqu’à en distinguer la forme.

C’est peut-être à rapprocher du mouvement en trois étapes dont parle Joël de Rosnay : "Catalyse, Emergence, Innovance". Ce qu’ici nous pourrions traduire par : Réunir par le récit ou la description ⇒ Observer et constater ce qui apparaît ⇒ Se demander vers quoi, vers où cela nous transporte.
Donner la priorité à la forme que le réel nous montre, permet, comme on dit, de "remettre de l’humain dans l’entreprise" ou de "remettre l’humain au centre". C’est une autre façon de parler de la démarche de problémation. (cliquez sur le lien pour en savoir plus sur la problémation).

Michel SAUCET
J’aimerais rappeler que la nature ignore la contradiction, le paradoxe, le sens, le problème… C’est notre confrontation d’une situation observée à un modèle pré-donné qui nous permet de faire émerger un problème ou de se créer un problème.

Ton propos fait clairement un distinguo entre la solution d'un problème issu d'une connaissance accumulée et qui finalement revient à mettre le passé dans le présent et ce qui ad-vient. Certes, le passé informe le présent mais ne pré-détermine pas le futur ce qui serait la négation de l'histoire ou, plus précisément, de l'évolution. Souvenons-nous de ces vieilles lunes scientifico-philosophiques qui sont encore ancrées dans l'esprit de certaines personnes.

« Nous devons envisager l'état présent de l'univers comme l'effet de son état antérieur, et comme la cause de celui qui va suivre. Une intelligence qui, pour un instant donné, connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée et la situation respective des êtres qui la composent, si d'ailleurs elle était assez vaste pour soumettre ces données à l'analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l'univers et ceux du plus léger atome : rien ne serait incertain pour elle, et l'avenir, comme le passé, serait présent à ses yeux. L'esprit humain offre, dans la perfection qu'il a su donner à l'astronomie, une faible esquisse de cette intelligence. Ses découvertes en mécanique et en géométrie, jointes à celles de la pesanteur universelle, l'ont mis à portée de comprendre dans les mêmes expressions analytiques les états passés et futurs du système du monde. En appliquant la même méthode à quelques autres objets de ses connaissances, il est parvenu à ramener à des lois générales les phénomènes observés, et à prévoir ceux que les circonstances données doivent faire éclore. »
(Pierre-Simon de Laplace, Essai philosophique sur les probabilités - 1814).

Avec un autre regard, cet univers dans lequel rétro-diction et pré-diction sont théoriquement possibles n'est pas loin de la théorie de l'univers-bloc où passé, présent et futur existent simultanément mais qui confisque notre libre-arbitre.
Pour revenir à la problémation je pense qu'il y a deux formules :
- la solution du problème se situe dans un savoir-faire et sera solutionné de manière simple
- la complexité de la situation favorisera, par émergence, la création de solutions échappant au déterminisme historique d'une entreprise, d'un état ... par exemple.

Nicolas DE BEER
Hannah Arendt a souligné, dans le premier chapitre de « Du mensonge à la violence » ceux qu’elle appelle "les spécialistes de la solution des problèmes". Ceux-ci s’intéressent peu aux faits et ne veulent avoir recours qu’à leurs techniques à eux, « c’est-à-dire aux diverses façons de transposer un contenu qualitatif en nombres et en valeurs quantitatives permettant de calculer la solution prévue ». Une personne coupée des faits ne distingue plus le vrai du faux, le réel et l’imaginaire, elle ne s’attache plus qu’à une réalité subjective, elle n’apprécie pas, elle calcule. Elle confond vérité rationnelle et mathématique. « Le malheur est que cette vérité est dépourvue de tout lien avec les données du ‘problème’ à résoudre". A aucun moment le "spécialiste de la solution des problèmes", n’a de maîtrise, de contrôle, fondée sur les faits. Le spécialiste de la solution des problèmes s’égare « parce qu’il se fie aux facultés calculatrices de la pensée au détriment de l’aptitude de l’esprit à profiter des enseignements de l’expérience. » Nier purement et simplement tous les faits essentiels, les informations : « ils ont une théorie, et toutes les données qui ne concordent pas avec sont rejetées ou délibérément ignorées ».

Ils utilisent le jeu des parallélismes, des correspondances, les "c’est comme", les "ça me rappelle", cela leur suffit souvent à croire, voire à conclure que "oui, c’est ça !". Cela maintient le personnage en dehors du réel. C’est un jeu abstrait, voire un jeu de dupes, et c’est traiter des hypothèses et des théories comme s’il s’agissait de faits établis. Ce sont souvent ceux qui s’attachent à une stratégie, un moyen et qui en font leur but, oubliant par-là l’objectif initial.
Exemple : trouver une stratégie pour sortir de la crise, diminuer le nombre de chômeurs, retrouver la croissance, motiver nos équipes, les RPS sont la solution…

Ou bien encore, nous acceptons la réponse trouvée par le client sans remonter vers le problème. Par exemple un prescripteur qui dirait : « Je voudrais vous commander un coaching pour telle personne », et le consultant de dire "Oui bien-sûr". Mais, est-ce bien la bonne prestation, celle qui est pertinente, appropriée à la situation vécue par l’entreprise ? En mettant en action la réponse préalable du client (Je voudrais vous commander un coaching) nous risquons de passer de consultant-technicien à consultant-opérateur ! Nous répondons à un donneur d’ordre et nous lui abandonnons une bonne part de nos compétences d’investigation. Nous répondrons de manière bien simple la demande. Sans rien savoir de ce à quoi le prescripteur est confronté.
Nous décidons ainsi, lui et moi, de la conclusion à une solution, sans problème ni raison explicitée. Le moyen évacue la question et le but.
Une autre voie est d’investiguer à nouveau aussi loin qu’il nous paraît nécessaire, en détails, avec les faits et questionner en amont en commençant par : « Votre demande répond à quelle difficulté, à quelle situation êtes-vous confronté ? Puis-je vous poser quelques questions de détail ». Alors, cela peut permettre de distinguer la nouvelle forme, basée sur des faits pas sur une forme pré-établie. Freiner afin de revenir à un niveau proche de l’expérience, du territoire, du réel et d’être sûr que cette forme, carte, paysage, modèle fonctionne avant de la privilégier. L’investigation faite, on peut choisir un style d’intervention afin que le problème puisse se dissoudre ou n’en être plus un.
Autrement dit, nous revenons ou nous nous maintenons volontairement au niveau de complexité et d’ambiguïté que la situation présente, au niveau du territoire, pas de la carte. Alors émergera la création de solutions échappant au déterminisme historique d'une entreprise, d'un état ...

Michel SAUCET & Nicolas DE BEER
A la fin de tout ceci, quel est le projet, quelles sont les motivations, intentions qui le soutiennent ? Gagner un contrat, passer pour un expert, être opportuniste, voire conforme… ou encore un accomplissement professionnel, respecter la dimension éthique de la situation, prendre en compte l’intersubjectivité par une co-interprétation et une co-construction de la situation. Bref, se diriger, s’orienter vers une solution satisfaisante pour chacun des acteurs et l’environnement ? Créer du sens, susciter une démarche à long terme,…

* Ce terme nous vient du grec et signifie : suspension de tout jugement dans l’exigence de ne rien pré-supposer, ne rien admettre comme allant de soi.
 

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