• La Problémation® - I

 

Cet article en trois parties se propose d’exposer une démarche bien différente de la pensée commune et nous l’appellerons la Problémation®.

Quoique différente, cette démarche aura, nous le verrons, pourtant toutes les qualités exigées de nos jours dans le monde après-moderne.
Et, à la vitesse nous répondrons par la lenteur, à la demande pressante de l’application de l’achat de la solution nous privilégierons la mise en problème, à la résolution de problème nous lui préférerons la dissolution du problème. Au besoin d’immédiateté nous répondrons par 'savoir attendre', nous quitterons l’explicatif pour en venir au descriptif. Le Problème sera réhabilité et la Solution remise à sa place. Puis nous proposerons des débuts de pistes d’intervention.

Nous nous référerons largement à d’éminents acteurs de la réflexion philosophique, scientifique, pédagogique afin d’étayer et valider notre propos.
"Penser, désormais, relève de la recherche et de l’invention plus que de l’explication d’un savoir déjà là. Ce n’est pas seulement la résolution mais également la construction des problèmes qu’il convient d’étudier. Et si les problèmes ne sont plus seulement des questions formelles n’impliquant, pour leur traitement, que des compétences logiques, il faut bien s’intéresser aux connaissances nécessaires à leur définition et à leur résolution." (Michel Fabre)
Cette citation d'un pédagogue connu, invite à l’étude des problèmes, ce qui est presque plus passionnant que leurs solutions. Tel est le propos de cet article. Nous commencerons par nous intéresser aux problèmes et à leurs solutions dans le cadre de la relation d’aide. Puis nous élargirons pour nous pencher sur les différentes significations du mot "problème" selon les champs dans lesquels il est utilisé.

Lorsque nous vivons, un problème, nous commençons par le ressentir : nous en faisons l’expérience. Et dans l’instant nous nous mettons à la recherche de solutions. Pourquoi ? Le problème dérange parce qu’il questionne l’équilibre pré-établi. C’est en cela qu’il est une question. Dans notre société naturaliste*, nous avons besoin de classer, de ranger, bref de ‘normer’ les informations, et par suite les personnes et les problèmes. Alors nous classons au plus vite ces problèmes afin de trouver quelle solution peut s’appliquer dans notre tableau des correspondances que nous avons déjà inventoriées.
Or chaque problème est unique. Il y a nécessité d’investiguer avant de pouvoir le quitter. Gilles Deleuze estime que tout organisme ou système est en lui-même la solution d’un problème antérieur, seul un système peut produire un problème.
Francisco Varela, biologiste éminent et constructiviste, donne là-dessus son avis "L’intelligence ne se définit pas comme une faculté de résoudre un problème, mais comme de pénétrer un monde partagé."

Si tout problème est une question, cela ne veut pas dire que toute question est un problème. Un problème n’existe pas en soi. La question qu’il pose est reçue différemment selon celui qui la reçoit : si celui-ci sait y répondre il n’y a pas de problème ; s’il ne sait pas y répondre (voir les Tentatives de solutions chez Palo Alto) alors il y a problème. Nous dirons donc qu’un problème est une difficulté de vie sur laquelle bute un individu encore et encore, une difficulté qu’il ne sait pas résoudre dans immédiat.


1. Les solutions

Un monde compliqué
"Peu d'esprits s'inquiètent d'examiner la question avant de fournir la réponse" (Paul Valéry)
Dans la société où nous habitons et qui nous habite, que la philosophe Cynthia Fleury nomme néolibéralisme capitalistique, trouver au plus vite une solution est une nécessité impérative. Il faut passer immédiatement aux solutions. Mener l’investigation du problème devient vite insupportable donnant l’impression que cette enquête freine, voire empêche le moment d’arriver à une solution. Investiguer entraine de la frustration, donne le sentiment de perdre son temps. L’insatisfaction née du besoin non assouvi de solution, se fait de plus en plus sentir. Finalement, peu importe le problème pourvu qu’on ait une réponse.
Combien de fois par jour entendons-nous des phrases comme "Y a pas de problème" ou encore "Pas de soucis" ? Seraient-elles le signal nous indiquant qu’il nous est tellement insupportable de parler de la représentation du problème qu’on préfère passer directement à la production de solutions ?
D’ailleurs notre société nous propose un catalogue de solutions. Vendre de la solution est devenu une profession, un business. Il importe peu de connaître le problème, on le classifiera bien assez tôt. Le formateur, le consultant, le coach sont en quête permanente de nouvelles solutions. Ils les appellent ‘outils’. Ce répertoire d’outils donne des réponses à des problèmes objectivés, identifiés, donc nommés : stress, manque de confiance en soi, RPS, carences diverses, etc. L’expert est passé par là avec ses indicateurs ‘a priori’ justes.
Le problème devient alors un prétexte pour mettre en avant une nouvelle et brillante réponse. L’immédiateté prend le dessus en réaction à la demande. Il convient que l’expert se montre en possession d’outils, de profils, de procédures, de matrices, etc. dont l’efficacité est garantie.
Orienter son cerveau vers le futur, chercher en priorité la solution, en sortir au plus vite, voici des tournures d’esprit que nous pouvons être tentés de prendre, qui nous aspirent si nous n’y prenons pas garde.

Aller vers les similarités, les ressemblances : copier, imiter, plagier, pasticher, détourner, classer...
D’innombrables recettes courent les rues. Elles seraient soit disant adaptables à n’importe quelle situation avant même de réfléchir aux différences entre ce qui est évoqué et ce qui est affirmé. La machine à proposer des solutions se met en route avant même que le problème soit défini. Tout se passe comme si les situations avaient été répertoriées d’avance. Gaston Bachelard, scientifique de renom et philosophe atypique, lui aussi nous le dit : "Avant tout, il faut savoir poser les problèmes. Et, quoi qu'on dise, les problèmes ne se posent pas d'eux-mêmes. C'est précisément ce sens du problème qui donne la marque du véritable esprit scientifique. Pour un esprit scientifique, toute connaissance est une réponse à une question. S'il n'y a pas eu de question, il ne peut y avoir connaissance scientifique. Rien ne va de soi. Rien n'est donné. Tout est construit."

Un exemple. Le manager est parti, l’équipe ne s’y habitue pas. La solution bien connue s’énonce ainsi : il faut que l’équipe "fasse son deuil" afin de pouvoir "aller de l’avant". A ceci près que dans ce contexte particulier cette solution ou ce conseil ne peuvent pas marcher. Qu’à cela ne tienne. On va dire que certains membres de l’équipe sont ‘résistants’, ou ‘faibles’ ou font preuve ‘de mauvaise volonté’, ou encore ‘ne sont plus motivés’, etc. La solution est plaquée indépendamment des personnes, du contexte et des relations.

Voici un autre exemple. Lorsqu’un prescripteur demande un coaching, une formation à la gestion du stress, du temps, etc., il nous demande, et c’est normal, d’appliquer une de ces solutions toutes faites qui réponde à son inconfort.
La société dite de l’assurance, la société ‘zéro risque’ dicte au consultant de passer rapidement à des solutions avérées. Trouver des solutions sera valorisant et de plus évitera une investigation aussi difficile que dangereuse. L’investigation, elle, le mettrait dans l’obligation d’inventer, de créer une réponse adaptée, au lieu d’appliquer une solution qui existe déjà sur le marché.

Celui qui veut que l’on applique ‘sa’ solution, se pose-t-il la question de la singularité de chaque situation, de chaque personne et de chaque événement ? Serait-ce trop de travail que de respecter ces prémices. Alors vive la généralisation ! Mieux vaut, et c’est tellement plus facile, qualifier négativement, ou de discréditer une personne ou un groupe qui refuse la solution toute faite.


"D’où viens-tu ? De là. Mais quel là ? Un ‘là’, mobile, mutant, multiple, a-géographique ?" (Thierry Paquot).
De nos jours, le couple 'ici et maintenant' entre en crise. Heidegger, c’est fini. Il définissait l’existence humaine par le ‘Dasein’ (l’être déjà là). Et justement, on n’est plus là. Hic et nunc est remplacé par 'partout et maintenant', doués que nous sommes devenus d’ubiquité. Ce Dasein de Heidegger s’enracinait dans le ‘ci-gît’, le lieu réel, la terre. Maintenant est devenu le ‘cloud’, le lieu virtuel, le ciel.
John Wayne avait un colt à la ceinture. Son colt était là pour faire le vide autour de lui. Aujourd’hui, combien voyons-nous de personnes dont le téléphone se met à sonner et qui s’éloignent, s’écartent, s’isolent des autres pour entendre celui qui est 'ailleurs' ? Avec leur mobile Smartphone, nouveau colt à la ceinture, les personnes sont dans le maintenant et l’ailleurs, qu’ils appellent, reçoivent un appel ou consultent leurs messages ou recherchent des informations.


2. Des solutions vers les problèmes

Est-ce que quelqu’un a une question, car j’ai une réponse ?
"L'émergence des solutions vides de tout objectif autre qu'elles-mêmes est facilitée par des processus qui les conduisent à se donner elles-mêmes comme finalité. » - Il y a « réticence à admettre que des solutions soient vides de solutions. La tendance naturelle de l'être humain est de combler une situation avec des solutions." (Christian Morel)

À quel problème cette solution correspond-elle ?
Aux grands esprits la question offre peu d’attrait, tant les captive la réponse !
Voyons quelques exemples :
- "Mon problème, c’est qu’il faut que je gère mieux mon temps",
- ou "Mon problème, c’est que je veux calmer un peu mon rythme",
- enfin "Mon problème, c’est que…".

Combien de fois avez-vous entendu ce genre de propos en forme de solution, de demande ou d’objectif à la question posée :
- "Que se passe-t-il ?" ou encore, "Quel est le problème ?"
Avez-vous remarqué combien il est parfois difficile voire laborieux d’obtenir réponse à une telle question ? Souvent, il faut répéter, insister :
- "Vous me donnez une solution, mais quel problème cela résoudrait-il ?", insister encore "Et, qu’est-ce qui vous pose précisément problème dans cette situation ? ", et encore "Qu’est-ce qui vous embête le plus dans tout ça ? ", "Votre solution répond à quel problème ?"...
Comment se fait-il que les clients qui nous consultent expriment en premier ce qu’ils désirent avant de nous dire pourquoi leur choix se porte là-dessus ? Comment se fait-il que notre esprit aspire d’abord à la solution avant d’explorer la situation ou le problème auquel cette solution répondrait ou apporterait remède ? Nous pouvons suggérer plusieurs hypothèses. C’est comme si les solutions étaient pré-existantes, "déjà là", déjà présentes, déjà pertinentes, alors que la situation est peu ou pas exposée, que le problème n’est pas encore explicité. C’est comme si il y avait un répertoire de solutions suffisant car on connait les problèmes a priori.
Paul Andreu, architecte, créateur de nombreux aéroports disait à propos de sa façon de penser un projet : "On ne travaille pas sur la solution, on travaille sur l’énoncé".

Aversion à la perte ou au risque :
D’après Daniel Kahneman (Prix Nobel d’économie 2002), les personnes réagissent différemment aux perspectives de leurs gains ou leurs pertes, avec une nette préférence pour le gain. Ce qui les amène à préférer la proposition d’une solution toute faite, tirée d’un chapeau ou d’une boite à outils, plutôt que de prendre un risque (même celui de gagner plus).
Autrement dit, on préférera quitter au plus vite le problème et user de solutions plutôt que de se risquer à s’attarder et interroger la re-présentation du problème.

Déni ou refus de problème
"Nul problème ne pourra être résolu, voire perçu, si l’on prend soin d’éliminer au départ toute possibilité de le poser" (Bertrand Russell)

"Dans notre entreprise y a pas de problème, y a que des solutions"
"Pas de problème ! " et "Pas de souci ! " sont des expressions entendues à tout bout de champ, nous l’avons déjà dit. Ces formules sont l’expression d’une fuite en avant. Cette fuite en avant, loin du problème, permet d’échapper à la douleur, à la frustration, de vivre dans un monde qui n’est pas parfait.

Anticipation normative
Cette attitude permet de prendre des raccourcis, voulant sauter à des conclusions généralement connues et déjà répertoriées, de ce fait normées. Et donc de faire advenir au plus vite un monde catégorisé, classé, stable, fini, finalement sécurisant.
Gommer les différences
L’orientation vers les similarités, la recherche des ressemblances procède d’un mouvement fédérateur. Ce mouvement de rassemblement peut très certainement être rassurant dans une société qui génère beaucoup d’exclusions.
La recherche de "l’essentiel", la primauté de "l’utile" sur l’accessoire conduisent à négliger les détails et à croire que les solutions peuvent surgir de généralisations.

Conclure pour en finir
Sauter aux conclusions va permettre d’en finir au plus vite avec la douloureuse situation "problématique". Une des croyances de base de l’économie libérale qui dit que "le temps c’est de l’argent" nous amène à vouloir faire l’économie de l’exploration du problème et nous prive bien souvent d’une solution pertinente.

La rage d’aller vite
"L'avenir est ce qu'il y a de pire dans le présent." (Gustave Flaubert)
Notre monde dit ‘naturaliste’, avec son double mot d’ordre "découvrir et soumettre", promeut la vitesse, l’urgence, l’efficacité. Perdre du temps est un crime, qui va à l’encontre de la croissance obligatoire. "Qui n’avance pas, recule", nous oblige à simplifier, réduire, vider de substance pour échapper à la stagnation, voire à la régression.

Des solutions vers le problème ou le problème rétro-construit
Le problème est rétro-construit par les solutions que nous possédons déjà ou qui existent sur le marché. En effet, nous détenons une banque de solutions et cherchons les corrélations entre une solution répertoriée dans la banque et une situation qui se présente. Le réflexe est de choisir celle qui nous paraît la plus proche. La sélection de telle ou telle solution va nous permettre de donner une définition du problème qui est censé lui correspondre.
L’habitude est aussi de procéder par itération (essai/erreur) jusqu’à trouver la ‘bonne’ formule. Et pourquoi ne pas s’en remettre au hasard en lançant une pièce en l’air et en acceptant la réponse du sort ? Comme le souligne Michel Serres, après tout, l’Empire romain s’en remettait bien aux augures et au vol des oiseaux, avec le succès que l’on sait (droit romain, culture, batailles, conquêtes) pendant de nombreux siècles.

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