Changements crises, mutations...

 

par Michel Saucet

 

La recherche de sens…

Le travail collectif se fonde sur le partage du sens ou, plus précisément, sur l'existence de sens partagé, moteur de tout projet humain. Or le sens naît, émerge du couplage de deux entités. D'une part le réel (environnement, cadre de référence, etc.) et d'autre part nos systèmes de décodage (modèles, croyances, etc.) auxquels il est confronté. De cette confrontation (1) se dégage, en principe, une représentation intelligible, une métaphore organisant l'action. On voit ici le rôle ambigu voire pervers des ces modè-les qui, dans un processus de circularité, construisent une réalité compréhensible mais circonscrivent notre action. Mais peut-on se passer de tels schémas ?

Est questionnée par la modernité

Il serait déplacé et contre productif de s'étendre avec complaisance sur la situation des organisations soumises aux changements de leurs environnements. De même, serait-il naïf de prétendre que ces pro-blèmes ne seraient que la conséquence de l'obsolescence de nos outils de gestion. Toutefois, le bons sens nous ordonne de ne pas négliger les nouveaux moyens que la science et la technique mettent à no-tre disposition et de nous livrer à un examen réaliste de leurs applications possibles. L'accélération de l'histoire a pris la pensée de vitesse. Nourrie des principes de la démarche scientifique traditionnelle (système linéaire, déterminisme, organisation arborescente, stabilité, prévisibilité ...), calquée sur l'or-ganisation militaire et confortée par ses succès passés la raison d'entreprise peine à comprendre et à suivre les mutations qui affectent nos sociétés (changement d'échelle, complexité, globalisation, insta-bilité de l'environnement, ruptures culturelles, mondialisation…). La formation des dirigeants les a plutôt préparé à gérer l'existant qu'à anticiper l'avenir en les équipant d'outils pertinents.
Notre vision du monde dépend, pour une large part, du langage que nous utilisons pour le décrire. Toute époque génère une structure imaginaire, un paradigme qui constitue un cadre général de cons-truction de la réalité.
L'entreprise a une existence sociale, économique, et technologique complexe qui lui impose de dispo-ser de modèles adaptées à cette réalité. Or, nous voyons que cette adéquation semble bien souvent faire défaut et qu'il est temps de se poser la question d'une crise ou d'une mutation de nos sociétés.

Les recherches théoriques du XXème siècle transposées aux domaines des organisations…

Si le vingtième siècle s'est malheureusement illustré par deux guerres meurtrières il a été aussi celui d'une intense activité scientifique qui a bousculé nos certitudes sur le monde et notre manière de l'in-terpréter. Bien que leur formalisation fasse souvent appel à un outillage conceptuel et/ou mathémati-que abstrait certaines théories ont déjà trouvé des applications pratiques dans des domaines différents de leur terrain d'élection.
En particulier, la pensée systémique - issue des travaux de Norbert Wiener, von Bertalanffy, l'école de Palo Alto – et plus tard le constructivisme, constituent probablement la plus importante remise en cause de l'approche analytique traditionnelle fondatrice de la science "moderne". Mais remise en cause ne signifie pas élimination et ce nouveau paradigme complète plus qu'il élimine les préceptes carté-siens.
Heinz von Foerster et Henri Atlan nous ont montré que le désordre, considéré traditionnellement comme un scandale méthodologique, peut être promoteur d'un nouvel ordre, ainsi en est il, par exem-ple, de l'apprentissage par essais et erreurs.
Les travaux de Benoît Mandelbrot sur les "objets fractals" ont non seulement ouvert des perspectives scientifiques dans la description des objets irréguliers comme les nuages, les poumons, les finances, mais également intéressé les organisations qui voient dans l'autosimilarité – une structure qui reste semblable à elle-même quelque soit le niveau d'observation - des applications possibles à la communi-cation, la pédagogie, les marchés financiers, à l'économie de moyen.
De son coté Ilya Prigogine avec les structures dissipatives, autre illustration de la création d'ordre à partir du désordre, nous invite à une réflexion sur le fonctionnement de l'entreprise, système ouvert qui échange continuellement matière, énergie et information avec son environnement.
La théorie de l'autopoïèse et de la clôture opérationnelle d'Humberto Maturana et de Francisco Varela, s'opposant à celle classique de la commande nous rappelle qu'une "machine autopoïétique engendre et spécifie continuellement sa propre organisation" et qu'"ainsi une machine autopoïétique est un système homéostatique dont l'invariant fondamental est sa propre organisation." (2)
Enfin, la magistrale synthèse d'Edgar Morin, La méthode, nous propose un véritable repositionnement de nos outils de pensée avec en filigrane, la pensée complexe.
Il serait relativement facile de poursuivre une énumération à la Prévert de ces théories qui ont modifié le paysage intellectuel de ces dernières décennies. Mais il me semble que la tâche la plus utile serait de commencer, avec humilité, à chercher des liens pratiques entre les idées fulgurantes de ces grands pen-seurs et le travail de terrain et face aux grandes problématiques contemporaines d'élargir le champ des possibles.

Sont déjà porteuses de nouveaux comportements

La plupart des techniques indiquées ci-dessus ont déjà montré leur intérêt dans la politique et la ges-tion de l'entreprise suscitant une nouvelle culture d'entreprise. Ainsi la modélisation systémique d'une organisation montre comment celle-ci, par son globalisme a son propre but, sa propre "intelligence" qui génère souvent une résistance au changement, processus implicite d'autorégulation. Mais, d'autre part, le regard systémique génère une attitude de responsabilité puisqu'il met en évidence l'interdépen-dance des différents aspects des choses.

La théorie du chaos démontre que de petites différentes initiales peuvent être cause de grands changements aux points de bifurcation. En d'autres termes l'entreprise n'évolue pas de façon linéaire, déter-ministe mais connaît des sauts probabilistes qu'il faudra gérer.
La conséquence organisationnelle pour l'entreprise c'est que liée à ces environnement en partie imprévisible elle doit renoncer au pilotage par une structure hiérarchisée et lui substituer un système de contrôle en réseau.

 

NOTES
(1) Confronter du lat. jur. confrontarer "mettre face à face"
(2) Francisco Varela, Autonomie et connaissance, Éditions du Seuil, 1989.

 

Pas de commentaires pour le moment

 


Réagissez, laissez un commentaire









Nous vous prions de nous excuser pour l'inconvénient que procure ces codes de sécurité.
Nous avons été obligés de mettre cette protection afin de protéger vos commentaires
et de ne pas être inondés de spams.

Vous êtes responsable du contenu que vous publiez.
Le code HTML dans le commentaire sera affiché comme du texte.

 

POSTEZ VOTRE COMMENTAIRE
Imprimer la page