Leçon de bonne conduite dans un autobus parisien

 

Nicolas DE BEER

contact@mediat-coaching.com

 

Il est 17h, j’entre dans un autobus parisien et, poussé par des passagers qui entrent après moi, je me retrouve au milieu, devant la porte du milieu.
Et là, d’un coup, me voici environné de messages tous plus injonctifs les uns que les autres. Est-ce un cours d’instruction civique, une leçon de bonne conduite, du tutorat social, de la prévention de risques, des conseils pour que je me conduise « comme il faut » dans ce transport public. Bref, est-ce un code de bonne conduite ?

Mais je n’ai rien fait, enfin, je n’ai encore rien fait que déjà je dois rpondre à un ordre poli "Merci d’avancer dans le fond du bus" juste en dessous de "Issue de secours".
.../...

Et suit ce message : "Dans le bus, pour être en règle, on valibus"
et pour soutenir ce trait d’humour très fin, plein d'entrain, raisonnement de haute volée,
on m’explique que "Si chacun fait ses propres règles, tout se dérègle".

Alors me sont proposés les 5 principes essentiels pour prévenir le dérèglement :

1/ Dans le bus, l’espace disponible permet de laisser deux poussettes dépliées…

2/ Merci de vous adresser au conducteur et aux autres voyageurs avec courtoisie

3/ Merci d’adopter un volume sonore raisonnable pour vos discussions, vos appels, votre balladeur

4/ Merci de céder votre place aux voyageurs prioritaires

5/ Pour votre sécurité et la rapidité de votre ligne, merci de respecter les arrêts prévus et les instructions du conducteur.

Mais, prévention des risques oblige, me voici donc prévenu : "Quand tout le monde s’arrête entre les arrêts, plus personne n’avance » et "Si tout le monde profite d’une conversation personnelle, elle n’a plus rien de personnel".
Heureusement j’ai plus de 60 ans, pas du genre Yves Montand, je suis grand-père et n’aspire plus à être père à mon âge car "On a beau adorer les bébés, avec les poussettes, il ne faut pas pousser".

Je tente de regarder ailleurs que les messages, et éviter les regards des passagers, promiscuité oblige, mes yeux tombent alors sur "Attentifs ensemble. 7 consignes à respecter".

Bon, j’avais déjà eu affaire à 3 messages, me voici avec maintenant les consignes indispensables :

  • "ETIQUETEZ systématiquement tous vos bagages", mince, ma valise ne l’est pas, trouver un stylo pour écrire mon adresse ! Mais déjà me voici pris par la consigne suivante "NE VOUS SEPAREZ PAS de vos affaires personnelles", heureusement je les tiens entre les jambes, vigoureusement.
  • "REGARDEZ sous votre siège et sur les racks" - Je lève les yeux, mais comment faire ? Ouf, il n’y a pas de racks. Mais le bas ! Heureusement, aidé par une communication efficace, le message suivant me guide
  • "Si vous repérez un bagage abandonné, PARLEZ-EN A VOTRE VOISIN". Celui-ci a un bagage derrière ses jambes, est-il abandonné ? Dois-je lui demander : « Monsieur, avez-vous abandonné votre bagage ? » Euh non, pas comme ça « Ce bagage est-il à vous ? » - L’autre lèvera ses yeux de son journal, me regardera d’un air ahuri, de quoi je me mêle. Bref je me sens devenir obéissant et égaré, c’est une drôle de sensation.

Je continue d’éviter les regards, et continue par défaut ma lecture, consciencieusement comme un bon citoyen
- "En cas de doute, CONTACTEZ les agents présents (conducteur, contrôleur, agent d’accueil)" Euh, j’interpelle le voisin ou j’appelle directement les agents ? C’est une piste, une nouvelle option, bien sûr. Mais où sont-ils, je tourne la tête. Pas d’agent d’accueil, d’ailleurs je n’en ai jamais vu, de contrôleur, point. Alors, héler le conducteur ? - Oui, mais s’arrêter entre les arrêts, parce qu’on m’a dit que dans ce cas, « on n’avance plus »… Alors, bête et devenu discipliné, je continue à lire, j’aurai sans doute une réponse, le cheminement fleure l’intelligence.

Le message suivant me rassure, si je ne sais pas quoi faire : "SUIVEZ LES CONSIGNES, les agents sont formés pour ça". Moi qui suis formateur et coach, me voici enfin à la place de participant !
Et enfin je tombe sur la 7ème consigne : "FACILITEZ les opérations de contrôle". Mais que fais-je d’autre que d’obéir, que de me contrôler depuis mon entrée dans ce bus "sécurisé" ? Me voici pris dans un dialogue intérieur que je n’avais pas prévu, me surveiller, faire attention, suis-je dans les clous, suis-je un bon citoyen…

Et au milieu de cette profusion de conseils avisés de la société de transports, 2 autres messages (nous en étions déjà à 5 messages, 5 règles et 7 consignes, me voici tournant la tête déjà le tournis me prenant "Souriez ! Vous êtes filmés, pour votre tranquillité et votre sécurité, cet espace est équipé de caméras avec enregistrement" - J’ai une drôle d’impression, je ploie sous les messages et la morale, Je me rappelle Michel Foucault et le Panopticon**, la tour de contrôle.  Je souris d'un air niais. Je m’affaisse et me recroqueville, la dépression est proche, pas de médecin du travail à l'horizon. Mais, les communicateurs de la société de transports prévoient tous les risques en société, ce sont des gens formidables.

Il restait deux endroits où mettre un message. Et me voici maintenant affamé de directives, vite, des ordres vitaux, s'il vous plait ! Que je tende vers l'excellence sociale. J’en espère une pouvant m’aider à cheminer un pas plus loin vers l’obéissance et l'ordre, le sourire béat. Mes yeux tombent alors sur ces deux messages : "Aimer la ville" et "Partageons plus, partageons le bus". Et me voici déjà d’un coup radieux avant que ne surgisse le suivant : "La RATP vous souhaite une année 2011 pleine de poésie". Mon dieu, je n’avais pas compris que la vie vue par cette société de transports était pleine de poésie ! Mais quel con je suis devenu !

A la limite de l'hébétude, mon cerveau lessivé est maintenant presque propre. Et il me reste juste un bout d’intelligence, un dernier sursaut salutaire qui me permet de jeter encore un coup d'oeil : une délicieuse phrase de René Char, venue d'on ne sait où s'est glissée ici, complètement à l'opposé de tous ces messages prévenants, RPS pour prévenir les risques. Une pensée révolutionnaire, une véritable erreur de communication de la société de transports, un bug inqualifiable, c'est sûr : "Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. A te regarder ils s’habitueront". Je me redresse, je pousse un soupir de soulagement, je me sens d'un coup moins seul. Celui qui a choisi cette citation de René Char n’est certainement pour rien dans toute cette mascarade, ce matraquage. Il a utilisé la critique dissimulée derrière la poésie, avec cette citation rebelle. J'espère que mon article ne lui causera pas de torts.

Ils sont incroyables ces "préventeurs" (vient de "prévention", remarquez, si vous préférez "pré-veneurs", "RPSeurs, ça ne me dérange pas) de risque, donnant tant de conseils et et laissant un interstice pour une citation de René Char nous conseillant de tenter notre chance et de prendre des risques.
Serait-ce une démarche fréquente : une communication "on s'occupe de votre santé", "on met en place des outils de prévention des risques". Et en parallèle une autre communication "Prenez des risques,prenez votre vie en main, responsabilisez-vous, efficacité, performance".

Serions-nous devenus, non plus des adultes, mais, juste des ados vieillis (comme dans la pub de Virgin radio) "Ne vieillissez pas trop vite" incapables de penser seuls. A quoi nous ajouterons le discours contradictoire : "Attention aux risques, prévenons les risques psycho-sociaux – et si vous voulez réussir, responsabilisez-vous, autonomisez-vous... ?" Et pourquoi pas « Atomisez-vous ? » N’y aurait-il pas de quoi devenir psychotique ? Prévenez les risques et prenez des risques, et vive le changement, seulement celui que je vous demande.

Quelques messages, règles et consignes plus tard…

Vous croyiez que c'était terminé ? Oh pardon ! J’avais oublié de vous dire que le conducteur s’appelait Jean-Luc "Jean-Luc a un prénom. Ce n’est donc pas la peine de le traiter de tous les noms".
On arrive au bout ! C’était le 10ème message, à quoi s’étaient ajoutés 5 principes et 7 règles ! Je descends, reconstitué comme le souhaite la société, tout neuf et un rien benêt. Cette logique de pensée est, comme le dit Gilles Deleuze "comme un vent qui nous pousse dans le dos, une série de rafales et de secousses. On se croyait au port, et l’on se retrouve en pleine mer".
Je me débats et je reprends la main sur mes pensées, je retourne vers le plaisir, la beauté et non vers l’efficacité catastrophante. Une éthique tournée vers l’art plutôt que vers la morale. J’ai tort, peut-être, et j’ai raison, pourquoi pas.
J'ose vous l'annoncer, je préfère, et de loin, René Char et Gilles Deleuze à l'excellence sociale, et à la performance à tout va.


NOTES
* Moraline : terme inventé par Nietzsche, pour la différencier de la morale. C’est cette vertu de façade, le dogme de la bien-pensance et de la bienséance - la « mièvrerie bien pensante » issu de la morale chrétienne.

** Panopticon : concept de surveillance inventé par Jeremy Bentham à la fin du XVIIIème siècle, permettant qu'une seule personne soit suffisante pour surveiller de nombreux prisionniers, ceci du fait qu'ils ne savent pas s'ils sont observés ou non. Ce concept a été évoqué par Michel Foucault dans "Surveiller et punir"

2 commentaires(s)

 

1. par Stefan

Je voulais me promener dans le grand parc qui n'est pas loin de chez moi. Il était fermé : prévention de risques pour cause de neige. Alors, il fallait passer par un trou pour s’y promener. En Allemagne, on s'assure que les parcs sont bien ouverts pour que les gens puissent faire de la luge et profiter de la neige. Un panneau averti juste que l’utilisation du parc se fait à vos risques (et périls).

2. par Anneloyse

Quel petit bijou dans ce monde plein d'idées toutes prêtes.
j'ai adoré les illustrations.
j'ai adoré le texte, plein d'humour, ça c'est banal, mais aussi fait d'observations fines, de retour vers soi, d'observations dedans-dehors, d'"allers et retours moi-le monde dans lequel je vis", dans lequel le personnage vit, mais bien sûr moi aussi.
les injonctions que nous envoient les acteurs sociaux (ici la ratp ?) nous formatent à notre insu, malgré nous, et finalement aussi de manière évidente et publique que nous ne saurions nous insurger. c'est au su de tous, c'est public, nous ne nous cachons pas, c'est civique, c'est pour le vivre ensemble.
j'ai adoré la dentelle fine de l'observation minutieuse. ah oui il a pris son temps pour voir, décrire et d'une certaine manière se délecter. Pour faire référence à un article précédent de ce site, il s'est baladé, il a fait une belle promenade, et nous aussi,
merci, c'est de l’orfèvrerie.


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