Pratiques Narratives : Digression sur la carte de l'affect

Pratiques Narratives

Isabelle Laplante et Nicolas De Beer

« Si vous posez la question de la dualité entre le corps et l’esprit, vous êtes en train de jouer un autre jeu ! L’idée est que, justement, l’esprit n’est pas autre chose que le corps en mouvement ». Francisco Varela

"La carte de l'Affect" a été élaborée par Sarah Walther
Ce travail a été proposé en France, lors de sa venue à notre invitation, en septembre 2011.
Nous avons voulu souligner un endroit d’intervention avec les personnes qui ont vécu une souffrance "marquante". L’une des particularités d’une blessure qui ne se referme pas, c’est sa réactualisation incessante de l’événement, ce qui le rend éternellement présent. Dans le présent éternel, la ligne du temps est absente, et par ce fait même, l’histoire aussi. Seule la plainte répétée semble importante.

3 paysages

Pour les personnes déjà sensibles à la démarche narrative, elle nous propose de repousser les limites et d’envisager un troisième paysage.
A l’intérieur de la proposition de Lev Vygotski sur la démarche d’apprentissage partant de 'ce qui est connu et familier' à 'ce qu’il est possible de savoir' trois paysages seraient ainsi à explorer avec le client :
Le paysage de l’affect : c'est celui de la perception du corps, les sensations corporelles qui investigue le champ de la proprioception. Les micro-réactions. C’est un paysage qui va nous aider à savoir les questions à ne pas poser. L’affect façonne nos relations, influence nos actions et sont liés à nos récits de vie. L’affect préserve le lien entre les idées, les valeurs et l’objet ;

Le paysage de l’émotion : c'est celui de l’initiative, de l’action.
L’émotion et l’action sont les réactions à ce que le client vit. Et quand il y a lien avec une action, la ligne du temps est réintroduite. L’émotion et les sentiments sont déjà plus sophistiqués que l’affect.

Le paysage de la signification : c'est celui de l’identité. Nous n’évoquerons pas ici ce paysage qui est déjà connu et que vous pourrez retrouver dans d’autres articles parlant de la conversation pour redevenir auteur (re-authoring conversation).

Partant du principe qu’une personne qui a vécu un événement « choquant », qui se ressent traumatisée, peut rester dans le silence, ressasser, réactualiser, voir répondre "je ne sais pas" à des questions, Sarah Walther propose comme porte d’entrée une conversation démarrant dans le paysage de l’affect : l’immédiate sensation du corps, sa réaction première à l’événement.

Dans le 'structurel différentiel', Alfred Korzybski, père de la Sémantique générale, nous proposait plusieurs niveaux de perceptions/expressions à partir de l’expérience vécue.
Après le niveau de l’expérience, nous trouverons deux niveaux non-verbaux : celui de l’événement et celui de l’objet (accès à une petite partie de l’événement, une fenêtre sur l’environnement). Ces deux niveaux se montrent, se manifestent, mais ne permettent pas l’accès aux mots.  C'est le niveau 'infra-verbal'.
Puis viennent les niveaux verbaux : nominalisation, et description.
Enfin, en montant dans les niveaux supérieurs d’abstraction, la capacité de réfléchir à la classe de l’objet (je vois un objet, je la nomme pomme, c’est la classe des fruits…).
Commencer par ce que le corps ressent est, pour de nombreux penseurs, une excellente première étape.

Nommer les affects

Ce que nous propose Sarah Walther c’est d’aider le client à nommer les affects qui ont traversé son corps lors de l’expérience passée.
La difficulté sera de bien rester au niveau descriptif physique. Car, rapidement, le client peut avoir envie de décrire l’action qu’il a faite, voire la signification qu’il lui donne.

Le fait de traîner, de flâner au niveau de l’affect permet d’introduire doucement la dimension temporelle (la ligne du temps) qui est souvent inexistante, tant qu’il n’y a pas de description fine du vécu. En ralentissant, en flânant nous ré-introduisons le temps. Ralentir étire le temps concrètement en séance. Détailler repousse les murs car, habituellement, quand est évoqué le moment douloureux, les neuro-sciences nous apprennent que le cerveau, déjà entraîné à cette sollicitation, évoque en très peu de mots, voire en une impulsion électrique l’instant tragique, dans une immédiateté que Sarah Walther nommait "l’autoroute électrique". Or, en faisant détailler très précisément les affects qui traversent le corps, les détails, dont certains seront successifs, permettront une sorte de déroulé.
Introduire la ligne du temps et nommer renforce l’initiative personnelle.

La description fine de l’affect n’est pas la description de la scène vécue, car, dans ce cas, le grand risque serait de re-traumatiser le client en lui faisant revivre la scène.
"Pouvez-vous me parler un peu de ce que votre corps était en train de faire à ce moment-là ? Comment réagissait-il à la situation ? Qu’avez-vous ressenti ? Que ressentiez-vous dans votre corps ? À quoi ressemblait ce que vous ressentiez ? Que faisait votre corps pour vous faire penser que cela n’allait pas, ou bien que la situation était assez incertaine ? …"
C’est pour éviter cela que le praticien sera vigilant à toujours rester au niveau des affects et, sauf avis contraire du client, de n’aborder que plus tard, quand le paysage de l’affect aura été suffisamment détaillé, l’espace de l’action voire de la signification.

Le questionnement "d'ultra-bas niveau"

Pour ce faire, nous poserons des questions incluant des énumérations, ce que Maggie Carey appelle, des questions d’ultra-bas niveau (nous évoquerons les autres questions de très bas niveaux dans un autre temps) : "Est-ce que c’était plutôt froid, très froid, ou tiède, voire chaud, ou tout autre chose… " Ce genre de question est inspiré également de Milton Erickson, avec cette énumération et la permission donnée au client de nommer tout autre chose. Et c’est aussi une inspiration de Sarah Walther, que d’oser proposer ce qu’elle appelle "une mauvaise formulation". Celle-ci est en fait la résultante de l’énumération, questions d’ultra bas niveau, qui permettent au client de dire "ce n’est pas du tout ça, c’est un pétillement que j’ai ressenti sur la peau" et de l’aider ainsi à trouver l’affect grâce à des formulations en creux.
Le questionnement d’ultra-bas niveau introduit de l’espace, desserre le « stimulus-réponse », l’autoroute électrique. Maintenir ce niveau de description fine dans le paysage de l’affect retarde la plainte, cette description brève répétitive (hors du temps) et la signification souvent malheureuse qui en découle. Elle retarde, voire enlève, l’idée d’évaluation, de diagnostic, d’auto-diagnostic, d’éventuelle culpabilité, même de jugement.
L’énumération est ainsi éminemment respectueuse de la personne, et, comme le dit Sarah Walther, elle nous permet de "ne pas marcher sur les rêves des gens" !

Quand le paysage de l’affect est suffisamment "déplié", selon le concept de Gilles Deleuze "Tout le monde est plié. On n’arrive jamais à quelque chose de déplié. Les sentiments sont pliés dans l’âme. Le monde entier serait plié dans le sujet.", il est alors temps d’envisager l’action, tout en maintenant le client en deçà de la signification/interprétation.

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