Pratiques Narratives : L'Absent mais implicite

Pratiques Narratives

Maggie Carey, B.A., Sarah Walther, M.A., Shona Russell, M.Sc.

 

Cet article décrit les développements récents de l’utilisation de « l’absent mais implicite » dans les pratiques narratives. Michael White s’est servi de l’expression « absent mais implicite » pour faire comprendre que dans la manière d’exprimer toute expérience nous opérons une distinction entre l’expérience exprimée et d’autres expériences auxquelles nous avons déjà donné du sens. Ces expériences servent de toile de fond qui fait contraste et « façonne » l’expression mise au premier plan.

Dans les conversations thérapeutiques, nous pouvons utiliser le concept d’« absent mais implicite » afin d’interroger les histoires de soi qui sont au-delà de l’histoire du problème. Pour apprécier cette pratique particulière, nous examinerons en premier lieu comment les pratiques narratives aident à l’exploration des récits de vie situés « à l’extérieur » de l’histoire du problème. Ensuite, nous décrirons de manière plus spécifique comment le concept et la pratique de l’« absent mais implicite » offrent d’autres possibilités de mettre en avant ces territoires de vie souvent négligés. Cette description inclura la présentation d’une carte de l’« absent mais implicite » en pratiques narratives, qui reflète la manière dont les auteurs partagent leur compréhension des découvertes et des enseignements les plus récents de Michael White.

« Il n’est pas possible de parler de quoi que ce soit sans dessiner ce que ce n’est pas. Toute expression de la vie est en relation avec quelque chose d’autre » (Michael White faisant référence aux travaux de Jacques Derrida). (1)

Au fil des années, Michael White a présenté nombre de « re-visions » passionnantes et stimulantes de la démarche narrative qu’il avait développée avec David Epston (White & Epston, 1990, 1992). Les lectures assidues de Michael White, son exploration perpétuelle des idées, ses réflexions hors du champ de la psychothérapie, ont constamment renouvelé les perspectives de la pratique et les manières de décrire le processus d’une conversation thérapeutique utilisant les pratiques narratives (Morgan, 2000; White, 1995, 1997, 2001). Au fur et à mesure qu’était décrit chaque lien avec d’autres corpus de réflexion, il offrait des opportunités supplémentaires aux praticiens dans leur travail thérapeutique avec des individus, des familles, des groupes et des communautés. Un grand nombre de collègues en Australie et au plan international ont encouragé et soutenu Michael White dans son intérêt sur le long terme pour la philosophie critique française, l’anthropologie sociale, les études féministes et les champs reliés. Au fil des décennies, le partage des travaux et les débats scientifiques ont apporté d’importantes contributions au fur et à mesure que Michael White développait les pratiques narratives.

Dans cet article nous explorerons les récents développements d’un seul des aspects des pratiques narratives : « l’absent mais implicite ». Nous utilisons cette notion comme point d’entrée pour examiner des histoires du soi qui sont une alternative à l’histoire du problème que les gens apportent dans les conversations thérapeutiques. Identification et développement.

Histoires préférées

Au cours des années 1980, Michael White a proposé une pratique thérapeutique qui examinait les histoires alternatives ; c’est-à-dire des récits de vie qui étaient « autres » que l’histoire du problème (White, 1989). À partir du début des années 1990, Michael White a commencé à mettre l’accent sur « l’intentionnalité » et « la compréhension des états intentionnels », et les histoires alternatives ont été reconnues comme des histoires préférées (White, 1991, 1995, 2001). Ce changement reflète la manière dont les histoires de vie et les histoires de soi, recherchées comme des alternatives à l’histoire du problème, ne sont pas considérées comme de simples alternatives passées, mais comme des histoires qui présentent les intentions que les gens ont pour leur vie. Ces histoires préférées « collent » avec ce que les gens veulent faire de leur vie et avec ce qui compte pour eux. Le terme préféré traduit l’idée que nous faisons un choix pour chercher quelque chose d’autre que le problème et que les gens ont des préférences sur la manière dont ils souhaitent vivre leur vie.

Au début des années 2000, Michael White a appliqué la métaphore de « l’échafaudage » à l’exploration des histoires préférées. Ces compréhensions nouvelles étaient issues du travail de Lev Vygotski, un théoricien russe de l’apprentissage du début du 20e siècle (Vygotski, 1986). Ses idées ont été développées et diffusées plus largement grâce au travail de Jerome Bruner (Bruner, 1978, 1990). Ces travaux ont permis de réfléchir sur la manière d’utiliser des questions thérapeutiques pour construire des marches afin que les gens « apprennent » sur eux des choses, inconnues auparavant, dans les territoires encore inexplorés de leurs histoires préférées. Des questions en échafaudage soigneusement réfléchies peuvent aider les gens à aller du « connu et familier » de l’expérience du problème vers le « pas encore connu, mais potentiellement connaissable » du territoire des histoires préférées.

Les idées de Vygotski sur la manière dont nous pouvons arriver à découvrir ces histoires de nous-mêmes, ont également invité à une réflexion sur la manière dont le développement conceptuel soutient le sentiment de l’initiative personnelle (White, 2007 p. 226). Dans son expression la plus simple, c’est la compréhension que si nous n’avons pas eu la chance de développer des idées sur « qui nous sommes » et « qu’est-ce qui nous préoccupe » nous n’aurons pas le sentiment d’être capables de diriger notre vie ou d’avoir une influence sur elle : orienter notre vie dans des directions qui marchent pour nous et qui collent avec ce qui nous importe dans la vie.

Le premier point de focale des pratiques narratives se rapporte à la manière dont les gens comprennent leur vécu et comment cette compréhension peut les amener au sentiment d’initiative personnelle pour répondre aux situations problématiques qu’ils rencontrent.

Revue des idées sur l'absent mais implicite

À la fin des années 1990, Michael White a commencé à présenter des idées en liaison avec ses lectures de Jacques Derrida (Derrida, 1978 ; Freedman & Combs, 2008 ; White, 2001) incluant la première formulation de la pratique décrite comme l’« absent mais implicite » (White, 2000). La notion d’« absent mais implicite » est issue des idées de Derrida sur la manière dont nous donnons un sens aux choses, comment nous lisons des textes et comment les significations que nous en tirons dépendent des distinctions que nous faisons entre ce qui nous est présenté (sens privilégié) et ce qui est « laissé de côté » (sens opprimé/subjugué).

Michael White s'est inspiré de ces idées et il a proposé que nous avons besoin, pour donner du sens à certaines expériences, de les distinguer d’autres qui signifient déjà quelque chose pour nous et qui ont été d’une certaine façon déjà décrites ou catégorisées. Autrement dit, nous ne pouvons donner du sens aux choses qu’en les mettant en contraste avec ce qu’elles ne sont pas : nous pouvons distinguer l’isolement seulement si nous avons déjà un sens de la relation ; et nous pouvons distinguer le désespoir seulement si nous connaissons déjà l’espoir. Ces distinctions reposent sur ce qui est « absent mais implicite », à savoir les « autres » expériences en contraste avec lesquelles la distinction est faite. L’« absent mais implicite » ne se trouve pas dans la description ou l’expression initiale, mais est impliquée dedans.

Ces compréhensions, appliquées à la pratique thérapeutique, offrent une gamme de possibilités pour identifier et explorer les histoires préférées qui sont des alternatives à l’histoire du problème. En relation avec les récits de vie que les personnes qui viennent chercher un soutien psychologique présentent souvent, l’« absent mais implicite » est l’arrière-plan flou en contraste avec lequel se différencie l’expérience de détresse exprimée ; une toile de fond qui distingue et éclaire ce qui est en évidence. Si nous acceptons la proposition selon laquelle les gens ne peuvent donner un récit particulier de leur vie qu’en établissant des distinctions avec ce que leur expérience n’est pas, alors nous pouvons accorder nos oreilles pour entendre non seulement ce qu’est le problème, mais entendre aussi ce qui est « absent mais implicite » quand ils décrivent ce que le problème n’est pas.

À travers la pratique de déconstruction de textes, Derrida a développé des manières d’inverser l’« opposition binaire » présente dans l’écrit, afin de rendre visibles les sens marginalisés qui ont toujours été inscrits dans les textes. Dans des conversations thérapeutiques nous pouvons faire la même chose, en nous rendant compte que chaque expression qu’une personne donne de ses expériences est liée à d’autres expériences qui ne sont ni dites, ni évidentes mais présentes et sous-entendues. Alors que nous écoutons l’histoire du problème, nous pouvons nous demander : quelles sont les significations opprimées sur lesquelles s’appuie l’histoire du problème pour s’exprimer ? Comment se relient-elles avec des histoires préférées et comment pouvons-nous les faire avancer ? Ces pratiques d’écoute qui ouvrent de larges perspectives d’exploration sont appelées « double écoute » (White, 2003, p. 30).

Dans les conversations thérapeutiques, ceci signifie que si une personne exprime une douleur émotionnelle comme résultat d’une expérience traumatisante, alors nous pourrions demander : "Que dit cette douleur sur les croyances importantes dans la vie et qui ont été réprimées ou bafouées ? De quoi ces larmes pourraient-elles témoigner de ce qui est considéré comme précieux pour vous ? Quelles sont les compréhensions importantes du monde qui ont été insultées, avilies, transgressées ou piétinées ?" Un tel questionnement, sur ce qui se situe à l’arrière-plan de l’expérience de cette personne qui va donner du sens à la détresse exprimée au premier plan, offre un point d’entrée pour des histoires ou préférées ou réprimées. À partir de là, nous pouvons continuer à développer une riche histoire des valeurs, des espoirs et des engagements qui ont été transgressés (White, 2003, p. 39).

Par exemple, si une réponse au questionnement ci-dessus est "La confiance. J’ai l’impression qu’il m’a volé ma capacité à faire confiance." Nous pourrions alors demander à la personne de nous en dire un peu plus sur l’importance de la confiance pour elle. Est-ce que la confiance a toujours été quelque chose qu’elle considérait comme chargée de sens ou importante ? Nous pourrions lui poser des questions sur l’histoire de son appréciation de la confiance. Qui d’autre dans sa vie pourrait connaître les manières dont elle s’y prend pour tenir la confiance en si haute estime ? Qu’est-ce qui aurait dit aux autres que la confiance lui était si chère ? Ainsi une histoire de soi plus complète ou plus riche est insérée dans le scénario, elle fait ressortir les compétences et les savoirs utilisés pour réagir aux aléas de la vie.

En réagissant ainsi aux gens qui ont vécu d’importants traumatismes, Michael White a commencé à faire référence à des histoires préférées comme histoires « réprimées » ou « deuxièmes histoires » et à conceptualiser ces histoires réprimées comme des histoires de soi éclipsées par les expériences traumatisantes (White, 2005).

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