4 perspectives ontologiques pour les coachs

 

Isabelle Laplante et Nicolas De Beer

contact@mediat-coaching.com 

 

« Je pense que l’on confond souvent la science et ce que l’on peut appeler la cosmologie qui est la vision du monde, la façon dont nous pensons que notre monde est organisé. Lorsque nous affirmons que le monde se compose d’entités naturelles, d’humains et d’objets artificiels, nous énonçons les principes d’une cosmologie particulière, la nôtre. Notre cosmologie a rendu possible la science et cette cosmologie n’est pas en elle-même le produit d’une activité scientifique. C’est une façon de distribuer les entités du monde (roches, humains, plantes…) qui est née à une certaine époque et qui a permis aux sciences de se développer » (Philippe Descola).

Philippe Descola* célèbre anthropologue, nous fait une proposition d’exception. Suite à ses travaux, il nous invite à d’autres façons de voir l’univers, quatre perceptions du monde, cosmologies ou encore ontologies. Il ouvre aux professionnels de l’accompagnement des fenêtres que nous cherchions depuis bien longtemps.
Certes, nous avons déjà à notre disposition des options (spectres, lunettes, recadrages, etc.) issues de réflexions qu’elles soient psychanalytique, systémique, comportementale, gestalt, styles de personnalité, ...
Ce que cet anthropologue nous ouvre comme voies c’est que les différentes civilisations (et cultures) du monde auraient quatre façons de voir le monde, l’univers.

Bref il nous propose ces 4 ontologies que sont :
le Naturalisme, l'Animisme, le Totémisme, l'Analogisme
Voici une bien belle nouvelle, nous pourrions donc regarder le monde avec quatre différentes lunettes, sous quatre angles différents. Allons y voir de plus près.

Le Naturalisme ou monde objectivé

C’est dans cette ontologie que nous baignons, nous les Occidentaux. Cette ontologie est différente des trois autres car c’est la seule à faire une séparation nette entre nature et culture, entre le naturel (l’animal, la végétation) et le civilisé (l’Homme), entre le sauvage et le civilisé, le brut et le cultivé... C’est la seule ontologie à parler de « nature humaine ». Cette séparation nature/culture entre en force au 17ème siècle. Et cette perception de l’univers amènera les grandes découvertes : découverte de territoires, découvertes scientifiques… Car la séparation nature/culture génère de la curiosité au monde, de l’envie de découverte, de l’observation « objective » de la nature, des autres , l’homme se croyant détaché serait l’observateur du monde dans lequel il évolue.. Ce que le constructivisme conteste depuis les travaux de von Foerster entre autres. Le naturalisme promeut la recherche, la réussite individuelle, l’évolution nécessaire… Découvrir de nouveaux mondes, de nouvelles civilisations, territoires reculés, ce n’est pas dans la démarche de l’Inca ni des indiens d’Amérique du Nord. Pourtant ces populations ne sont pas pour autant arriérées. L’envie de stockage, de commerce et de spéculation est bien dans notre perception du monde du développement. De plus, le naturalisme a introduit la notion de « vérité » il lui est bien difficile de considérer qu’il y en aurait 4 ! « La » vérité est unique. Le naturalisme est une ontologie qui a permis aux sciences de se développer. Et, pour le naturaliste, on doit se développer, faire mieux, progresser, croître, se dépasser, découvrir... Une ontologie de progrès, ce qui amène nombre d’avantages.
Avec la prudence qui s'impose, dans cette ontologie on pourrait peut-être trouver des démarches en quête d’une identité vraie, profonde, d'un vrai soi, d’une structure profonde, comme les approches psycho-dynamiques ou encore les grilles de mise à jour de personnalités...

L’Animisme ou monde animé

Cette ontologie considère qu’humains, animaux et plantes possèdent une même intériorité, une même âme. Tous les existants ont une âme. Dans l’héraldique, on met des animaux afin de s’assurer de leur concours (l’ours, l’aigle, le serpent…). Il existerait donc une humanité commune à tous les existants en dépit de la diversité de leurs apparences. Nous sommes tous porteurs d’identités multiples et mobiles (« multiple shifting identities »).
Et aujourd’hui les objets dans notre représentation de l’univers sont quelque fois dotés d’une âme ! Qui n’a pas invectivé son ordinateur parce qu’il se bloquait, ou sa voiture parce qu’elle ne voulait pas démarrer ? Qui ne parle pas à son animal de compagnie ? Ou qui ne s’est pris pour un poisson en nageant dans une rivière. Proust nous donne des exemples d’existants doués d’intentions (la pluie, les ciels, les nénuphars dans la Vivonne).
Cet accueil de l’inconnu procède par modélisation. Se métamorphoser, ce n’est pas perdre son âme ou son identité, c’est faire preuve de souplesse et se donner à voir comme de la même espèce que son interlocuteur.
Avec la prudence qui s'impose, dans cette ontologie on pourrait peut-être trouver des démarches en quête de modélisation comme la PNL ou la Gestalt et l’empathie... et aussi celles qui s'appuient sur des grands mythes, telles les différentes psychanalyses...

Le Totémisme ou monde subdivisé

Cette ontologie classera les existants en divers groupes suivant leurs qualités et leurs comportements associés, quelle que soit leur apparence humaine, animale, végétale… ce seront donc des familles qui continuent à vivre et comprendre le monde par le récit initial venant de leur matrice qui produit et reproduit des entités vivantes aux caractéristiques spécifiques selon le prototype.
Nombre de projets commencent par un rêve, on peut même dire qu’avant le commencement était le rêve. Le temps du rêve est le temps initial, le temps de l’initiative. On pourrait ainsi regarder le chef d’entreprise, comme celui qui crée son projet après l’avoir rêvé, relié à sa vision initiale pour pouvoir garder la cohérence de l’avenir et éviter de se dévoyer en devenant réactif aux soubresauts du marché au lieu de garder le cap.
Avec la prudence qui s'impose, dans cette ontologie on pourrait peut-être trouver des démarches en quête d'histoires plus locales telles les Pratiques Narratives, les récits de vie,  par exemple...

L’Analogisme ou monde enchevêtré

Cette ontologie nous raconte que le monde est un chaos et ceci parce que tous les éléments de cet univers sont distincts et bien différents les uns des autres. C’est l’addition d’entités séparées et autonomes. Comment s’y retrouver, comment échapper au vertige ? Comment faire pour appréhender cet univers désordonné, chaotique ? En proposant d’établir des réseaux de correspondances, en faisant des connexions, des parallèles, des analogies qui vont créer des continuités (de l’ordre). En utilisant des métaphores. C’est une approche constructiviste, autopoïètique, une acceptation de la complexité. Nous concentrerons notre regard sur les relations, les connexions (similitudes ou analogies dans la forme). Et pour éviter de déraper avec les parallèles abusifs, nous introduirons le concept de pertinence. Nous aurons recours à l’hypothèse pour questionner les certitudes et les idées reçues.
Avec la prudence qui s'impose dans cette ontologie on pourrait peut-être trouver  des démarches en quête de relations/connexions : la Systémique, le Constructivisme... et celles qui s'appuient sur les exceptions comme l’Orientation Solutions, les Pratiques Narratives...

Comme le propose Michel Serres

dans son livre poétique « Ecrivains, savants et philosophes font le tour du monde » paraphrasant le livre de Philippe Descola "Par delà nature et culture" : nous sommes capables d’endosser ces quatre ontologies, elles sont toutes proches de nous. Pour autant que nous ne croyions pas que le naturalisme serait mieux que les autres ontologies parce qu’elle est arrivée la dernière et donc que ce serait la plus évoluée, ceci sans avoir goûté au plaisir des déplacements ontologiques.
« Ce n’est pas le développement des sciences qui a changé l’idée que nous nous faisons de la nature, mais le contraire. C’est parce que la nature est devenue quelque chose d’extérieur aux humains en Europe à la fin de la Renaissance que les développements scientifiques ont eu lieu » (Philippe Descola).
Il nous met ici devant un raisonnement qui peut déranger. Le naturalisme dans lequel nous baignons n’est pas la conséquence de l’intelligence de l’homme qui, enfin, aurait compris et abouti à la cosmologie naturaliste. Non, non, non, c’est simplement une des façons de percevoir l’univers, pas plus.

Le naturalisme se différencie des 3 autres

qui n’envisagent pas la vie comme une nécessaire et inéluctable progression, montée en puissance, conquête, évolution de l’homme, intelligence supérieure, croissance nécessaire, enrichissement. Bref, le stockage ne fait pas partie intégrante de leur vocabulaire, de même que la production au-delà des besoins de leur famille. La prévision non plus.
Vous me direz que les découvertes (nous devrions dire les" re-découvertes", car il n'y a rien qui ne soit déjà découvert) sont très utiles, elles nous apportent du confort, oui.

Et notre proposition est d’envisager qu’au lieu de vouloir résoudre un problème au niveau où il s’est créé et développé, il pourrait y avoir d’autres portes d’entrée possibles. Et donc qu’une solution d’ordre naturaliste issue d’un raisonnement naturaliste n’est peut-être pas le meilleur moyen de résoudre un problème qui se développe dans ce paradigme (voir le théorème de Gödel). Et qu’envisager de se déplacer vers une autre cosmologie/ontologie pourrait être une piste pour trouver des réponses "exotiques", par la modélisation (animisme), par des processus de métaphorisation et d’analogie (analogisme), par la mise à jour des intentions, des rêves et de l’éthique (totémisme).

Alors, gardons précieusement l’ontologie naturaliste et enrichissons-nous d’autres ontologies également pertinentes qui nous permettront d'observer avec d’autres yeux.

FIN ?

Avant de vous quitter, nous aimerions vous proposer trois informations complémentaires :

  1. le naturalisme n’est pas l’aboutissement de l’homme évolué, après tous les tâtonnements antérieurs, les erreurs… le confort après la souffrance… Montrer notre évolution se sera d’intégrer les autres ontologies dans de possibles raisonnements également légitimes plutôt que de les considérer comme non aboutis, ou dépassés, voire primitifs.
  2. D’autres ontologies sont actuelles et utilisées avec succès. L’analogisme est utilisé dans les raisonnements systémiques, et dans la démarche scientifique. Le totémisme dans certaines démarches de consultants, et dans les démarches prenant en compte les histoires de vie, les pratiques narratives, etc. Quant à l’animisme il est pratiqué tous les jours par nombre de modélisateurs et par nous tous au quotidien.
  3. Bonne nouvelle, une cinquième possibilité existe qui empêche une classification restrictive : le mirage des ressemblances ou simultanéité de visions. Car, aucune vision/ontologie n’exclut catégoriquement l’autre. Une personne peut adopter simultanément deux ou plusieurs façons de voir, visions ou perspectives, peut s’identifier à deux êtres ou davantage ou encore peut endosser la personnalité de diverses entités, le terme proposé est « multi-empathie ». Par exemple en se consacrant à la structure et en faisant appel à la métaphore… Et aussi en étudiant les discontinuités possibles du réel…

Mais va-ton laisser courir cette drôle d’idée qu’il y aurait d’autres ontologies qui seraient également pertinentes pour appréhender le réel et non « passéistes ? Est-ce prudent d’ouvrir à d’autres voies que celle de la vérité ? Qu’elle soit animiste ou totémiste, voire analogiste ? Nous sommes optimistes.

La Fontaine nous répondait par avance dans sa fable « L’homme et la couleuvre » :

« On en use ainsi chez les grands :
La raison les offense, ils se mettent en tête
Que tout est né pour eux, quadrupèdes et gens
Et serpents.
Si quelqu'un desserre les dents,
C'est un sot.

J'en conviens : mais que faut-il faire ?

Parler de loin ou bien se taire ».
 

NOTE
* Philippe Descola est professeur au Collège de Frane, titulaire de la chaire de l'Anthropologie de la nature.
Il est l’auteur de "La nature domestique" 1986, "Les lances du crépuscule" 1993, "Par-de-là Nature et Culture" 2005, "Diversité des natures, diversités des cultures" 2011, "L’écologie des autres » 2011"
 

3 commentaires(s)

 

1. par Michèle Chazeuil

Au risque d'être hors sujet (!?), je voudrais signaler les travaux de deux scientifiques lyonnais, François Vital-Durand et Erwan Guillou sur la vision. Leur recherche sur ce que voir veut dire quand il y a anomalie de l'oeil, n'enlèvera rien à la pertinence de votre propos. En toute amitié.

2. par Nicolas De Beer

Je vous remercie pour vos commentaires.
Nous avons écrit ce texte pour sensibiliser aux multiples possibilités de perception de la relation de coaching, pour enrichir notre mode d'interrogation et de perception du réel face à une situation et l'éclairer autrement. Nous pouvons appréhender une situation de multiples manières et donc de multiples styles de questions via : l'analogie, la systémique, l'analyse, le récit, les grilles de personnalité, etc.

3. par Laurence Chalmet Huot

Pour une introduction au travail de Philippe Descola, je recommande l'ouvrage, cité en note : "Diversité des natures, diversité des cultures" paru dans la collection "Les petites conférences". Tout à fait accessible au profane (dont je fais partie!) puisque c'est la vocation de cette collection, il reflète la richesse et l'ouverture de pensée de Descola.
Concernant la vision naturaliste, elle a selon moi un aboutissement frappant dans le domaine de la médecine dite "moderne" : séparation corps/esprit, approche parcellaire du corps, s'intéressant à tel ou tel organe, fonction, tissu ... L'organisation des études de médecine par spécialités atteste de cette approche, qui n'est pourtant pas la seule ni systématiquement la plus appropriée. Issues d'autres civilisations, des médecines différentes existent. L'une des plus connues des Occidentaux est sans doute l'acupuncture, l'une des branches de la médecine chinoise (que l'on retrouve également dans l'aryurveda indien) qui s'appuie sur une vision globale du vivant, et notamment de l'être humain, en interaction avec son environnement dans une combinatoire subtile de matière et d'énergie qui anime la matière.


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