Systémique et Constructivisme

 

Michel Saucet

 

L'approche traditionnelle

Jusqu'à une époque récente le problème épistémologique de la validité de nos outils et méthodes d'inves-tigations scientifiques, les liens entre le monde "réel" et sa représentation n'étaient discutés que par quel-ques philosophes de la connaissance et, sans que cette position soit généralisable, une distanciation s'était établie entre ceux qui se livraient à un exercice de pensée "gratuit" et ceux "qui avaient les mains dans le cambouis".
Du point de vue de l'organisation de la connaissance du monde, la pensée occidentale est encore large-ment dominée par le positivisme. De quoi s’agit-il ? Bien que le mot ne fut pas inventé par Auguste Comte (1798 – 1857) il est d’usage de le considérer comme désignant le système qu'il élabora et dont les idées fondamentales sont présentées dans son célèbre " Cours de philosophie positive ".
Selon cet auteur, l'esprit humain, dans sa quête d'intelligibilité du monde, est passé par trois états ou âges. Dans le premier dit "théologique" l'homme explique l'univers par des volontés surnaturelles et mystérieu-ses. Dans le second dit "métaphysique" l'esprit a recours à des entités abstraites telle que l'"horreur du vide" ou la "nature intime" des phénomènes. Enfin, dans l'état "positif" ou scientifique les hommes ne se soucient plus des causes de production des phénomènes, de leur nature intime, mais cherchent les lois de l'univers avec l'idée générale qu'elles conduisent à des applications. "… il renonce pour cela à chercher l'absolu et même les causes (le pourquoi) pour ne s'en tenir qu'au relatif et aux lois (le comment) (1)." Peu importe la "nature intime" de l'univers si des équations permettent d'aboutir à des applications bien réel-les. Fidèle à sa méthode Auguste Comte avait établit une classification des sciences fondée sur leur com-plexité croissante et la généralité décroissante de l'objet étudié : mathématiques, astronomie, physique, chimie, biologie, sociologie (2). Souvenons nous qu'Auguste Comte était ancien élève de l'École Polytechni-que.

L'approche constructiviste

On comprend ainsi le succès de cette position et de nos jours l'étiquette positiviste concerne une attitude scientifique qui considère que le savoir se construit en s'appuyant sur des faits et des vérifications expéri-mentales. C'est une attitude très largement partagée même si l'expression est parfois utilisée de manière caricaturale. Cette attitude postule implicitement d'avoir une connaissance suffisante des composantes du réel pour agir sur lui. Or, aujourd'hui, de par l'extension de nos territoires d'activité et du raffinement de nos outils de mesure, le monde nous paraît de plus en plus compliqué voire complexe.

Un système (3) est compliqué lorsqu’il est constitué d’un grand nombre d’éléments différents. Sa compré-hension exige que l’on étudie les propriétés de chacun d’eux ainsi que leurs interactions. En principe, son intelligibilité n’est qu’une affaire de temps et/ou de moyens. Ex. : Un programme d’ordinateur.
Un système est complexe lorsqu’il échappe à toute investigation exhaustive. Le système ne peut être dé-crit complètement et on ne peut pas faire de prévisions certaines sur son évolution. Ex. : Une société d'êtres humains.
On voit la contradiction qui se profile à l'horizon épistémologique. Soit nous avons la maîtrise des élé-ments de l'univers sur lequel nous voulons intervenir et l'attitude habituelle se justifie soit la complexité de celui-ci disqualifie en partie nos outils traditionnels. Une solution alternative consistera donc à effec-tuer un recadrage méthodologique – un changement de paradigme - et à mettre en œuvre une approche constructiviste. Alors que le savoir traditionnel est bien souvent une représentation miroir, pensons à la "théorie du reflet chez Lénine (4), dans l'approche constructivisme celui-ci se construit selon un processus qui à la fois produit de la connaissance mais aussi co-produit le sujet acteur dans la mesure où il ne saurait rester identique à lui-même. A la notion d'observation se substitue celle de projet. En pratique, le modéli-sateur décidera des éléments qui lui paraîtront pertinents par rapport à son projet et travaillera donc sur une représentation réduite mais appropriée d'une situation.

L'approche systémique

La pensée systémique n'est pas apparue soudainement à la suite d'une découverte fondamentale. Depuis longtemps certains penseurs en pressentaient l'intérêt. Toutefois, il est juste de reconnaître le rôle déter-minant joué par quelques fondateurs d'école de pensée :
la cybernétique de N. Wiener (1948),
la théorie de l'information de C. Shannon et W. Weaver (1949),
la théorie des systèmes du biologiste L. von Bertalanffy (vers 1925),
les sciences psychosociales avec l'école de Palo-Alto

Issue du rapprochement de plusieurs disciplines, la systémique est une application de sa propre méthode. La systémique se manifeste, en effet, par une approche transdisciplinaire, le préfixe trans. sous-entendant un dépassement dans la complémentarité.

Bien qu’il nous soit extrêmement familier, le paradigme analytique ne produit pas automatiquement des modèles qui nous permettent de décrire puis de résoudre les différents problèmes que nous nous posons. Le fonctionnement d’un groupe social, d’une entreprise par exemple, est décrit avec beaucoup plus d’efficacité si on les considère comme des systèmes plutôt qu’une collection d’éléments. Donnons main-tenant une définition opérationnelle d’un système.

« Un système est un ensemble d’éléments en interaction dynamique, organisés en fonction d’un but.» (5)
Ex : un organisme vivant, une entreprise, une famille, etc.

Cette définition suggère trois caractéristiques qui qualifient cette approche :
1.une structure physique constituée des différents éléments en interaction,
2.un réseau logique de relations entre ces éléments,
3.une totalité manifestant des propriétés inexistantes dans ses parties (holisme, émergence).

Il s’agit bien d’un véritable changement de paradigme, c’est-à-dire d’une autre manière de penser le monde, de l’interpréter et d’agir. Le système est une totalité qui développe sa propre finalité, différente de celle de ses parties. Dans cette perspective, trois expressions sont habituellement utilisées.

La théorie générale des systèmes - parfois nommée « Théorie du système général » - concerne la classifi-cation des systèmes et la recherche des lois qui les régissent.

L’approche systémique est un état d’esprit qui privilégie le recours à la notion de système dans notre vision du monde et l’organisation de l’information.

La systémique regroupe les divers aspects de cette discipline.

Le couplage des approches constructiviste et systémique autorise la production de modèles efficaces adaptés à la complexité des situations et générateurs de sens.

Les applications de la systémique

Les représentations systémiques complètent avantageusement les représentations classiques, analytiques soit qu'elles fassent émerger des phénomènes "invisibles" dans les modélisations analytiques, soit qu'elles proposent des solutions différentes.

Voici quelques pistes de réflexion, non généralisables, liées à cette approche :
Un système a son propre but, sa propre "intelligence".
La résistance au changement résulte de processus implicite d'autorégulation.
Un système a un point d'entrée plus sensible qui permet une économie de moyen.
Tous les éléments d'un système sont co-responsables des événements qui surviennent.
Invoquer une cause externe de dysfonctionnement est typique d'un raisonnement non systémique.
Un système introduit un délai de réaction entre la cause et l'effet ce qui, en l'absence de résultat im-médiat, peut conduire à augmenter la cause.
Les systèmes complexes ont un comportement adaptatif. Ils répondent activement, à leur avantage, aux variations de l'environnement.


NOTES
(1) André Comte-Sponville, Dictionnaire philosophique, PUF, 2001.
(2) Rappelons qu'Auguste Comte est l'inventeur du mot sociologie.
(3) Voir la définition dans la seconde partie.
(4) V. I. Lénine, Matérialisme et empiriocriticisme, Éditions sociales, 1948.
(5) Joël de ROSNAY, Le macroscope, Ed. du Seuil, Coll. Points, 1975.

 

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